MON SECRETAIRE A FAIT SCIENCE-PÔ
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ACTE 1
SCÈNE 1
FERDINAND. (Au téléphone). Voyons maman, je ne le critique pas ! Je dis que papa dirige une boîte de débiles, ce n’est pas une critique, c'est une constatation. (Un temps). Mes diplômes n’ont rien à voir là-dedans. N’importe qui serait plus efficace que cette Barbara Têtard ! Voilà quatre ans qu’elle a convaincu ton époux de confier la gestion du personnel à un seul département que, naturellement, elle dirige ! Voilà, trois ans que nous perdons de l’argent. En tout cas l’actionnaire principal en est mort ! (Un temps). Le cancer a bon dos. Mais non, je plaisante ! N’empêche que si papa avait nommé un gosse de cinq ans à la place du Têtard, avec une boîte de légo comme salaire, notre pauvre actionnaire serait mort plus riche (Un temps). Promis, maman, je ne monterai pas ce pauvre héritier contre le têtard. Comment pourrai-je ? Avec tous les droits de succession qu’elle lui a économisés !
On frappe.
Je vais devoir te laisser car j’ai transformé mon bureau en cafétéria ! (Un temps). Parce que la machine à café est en dysfonctionnement ! (Un temps). Maman, trouves-tu que 52 ans soit l’âge idéal pour se préoccuper de l’orthographe de dysfonctionnement ? (Un temps). Tu diras à tes mots croisés que ça prend un "y". Parce que ça vient du grec ! Je ne sais pas pourquoi ! Faut croire qu’une Barbara Têtardos devait déjà simplifier les choses en ce temps-là !
On frappe.
Je te laisse.
Il raccroche.
SCÈNE 2
FERDINAND. Entrez !
SYLVIE. (Entrant). La machine à café est en panne et on m’a dit que vous invitiez !
FERDINAND. On ne vous a pas menti ! Il était d’ailleurs convenu que ma porte reste ouverte. J’ai dû la fermer par inadvertance. Je vous prie de m’en excuser !
SYLVIE. Ne vous excusez pas !
FERDINAND. (Plaisantant). Ce n’est pas moi, c’est vous qui devez m’excuser !
SYLVIE. (Sans comprendre. Intimidée). Ah ! ... Excusez-moi !
FERDINAND. Vous êtes nouvelle ?
SYLVIE. Non ! ... Si ! ... Enfin, je travaille chez Keféton depuis 10 ans, mais dans ce service depuis 15 minutes.
FERDINAND. Café, thé ou chocolat ?
SYLVIE. Café.
FERDINAND. Du sucre ?
SYLVIE. Quatre.
FERDINAND. Du lait ?
SYLVIE. Très peu.
FERDINAND. (Luis servant un café. très commedia d'el arte). Comment avez-vous fait pour pénétrer dans le sein des seins ?
SYLVIE. Qu’est-ce que vous entendez par là ?
FERDINAND. Veillez à ne pas renverser de café ! (Un temps). A ma connaissance, c’est la première fois que quelqu’un de la boîte est nommé dans le bunker.
SYLVIE. C’est Madame le directeur qui m’a appelée.
FERDINAND. (Méprisant). Têtard ?
SYLVIE. (Souriant). Dans les étages, il est vivement conseiller de l’appeler Madame le directeur.
FERDINAND. (Jouant). Je ne vous dénoncerai pas !
SYLVIE. Merci ! (Silence. Décidant de pratiquer la langue de bois). Madame le directeur, comme tous les gens exigeants avec eux-mêmes doit être très exigeante avec ses collaborateurs directs.
FERDINAND. Que voulez-vous dire ?
SYLVIE. Je veux dire qu’elle doit aimer le travail bien fait.
FERDINAND. Quand elle s’en aperçoit et qu’elle n’y voit pas une concurrence déloyale.
SYLVIE. (Regrettant presque d'être entrée). Evidemment, je comprends !
FERDINAND. Pas encore ! Mais ça viendra ! (Souriant). Soyez tout de même la bienvenue.
SCÈNE 3
MAUDE. (Entrant telle une tornade suivie d’Albert) Cher Ferdinand, acceptez mon bonjour et permettez-moi de vous conceptualiser qu’en termes de communication, en terme de dynamisme et j’irais jusqu’à dire en termes d’entreprise, je me dois de vous dire que j’approuve pleinement et particulièrement votre initiative de pallier le dysfonctionnement de notre cafétéria en nous invitant à boire le thé ...
ALBERT. (Levant son index). Ou le café !
MAUDE. Dans votre bureau. En tant que cadre, je crois pouvoir affirmer que cette petite tasse de thé ...
ALBERT. (Levant son index). Ou de café ...
MAUDE. Conséquence directe de votre décision a provoqué une connivence tout à fait interactive et intégralement positive.
FERDINAND. (Ironiquement au travail). Ce n’est qu’une tasse de thé.
ALBERT. (Relevant son index. Tout sourire). Ou de café ...
MAUDE. (Un peu choquée que Ferdinand ne la remercie pas). Apprenez à développer votre capacité à accueillir. On dirait que vous n’avez pas appris à recevoir un signe de reconnaissance simple et spontané. A cet effet, je me suis permis de vous apporter un article, que madame le directeur m’a conseillé, sur l’indispensabilité de la langue anglaise au niveau de l’encadrement ...
ALBERT. Article très intéressant. (Levant l'index). Que j’ai lu.
MAUDE. (A Ferdinand). Et qui devrait vous plaire car je persiste et signe, vous êtes une graine de manager. (A Sylvie). Et ce n’est certainement pas cette demoiselle, dont le visage dilaté du front me dit quelque chose, qui a certainement joint une photo à son CV, et dont j’ai dû participer à l’engagement.
SYLVIE. (L'interrompant). Je ne crois pas. Je suis entrée ici, il y a dix ans, à une époque où les méthodes de recrutement étaient différentes.
FERDINAND. (Sarcastique). Elles étaient encore pré-scientifiques.
MAUDE. Votre cas a dû être examiné au cinquième étage sinon comment expliqueriez-vous que votre morphologie faciale m’interpellât ?
ALBERT. (Levant l'index). Ah !
SYLVIE. Nous nous sommes croisées au deuxième lorsque votre photocopieuse était en panne.
MAUDE. (Inquisitrice). Votre nom ?
SYLVIE. Sylvie Lattant.
MAUDE. Ca ne me dit rien ! Vous êtes ici depuis ... ?
SYLVIE. Dix ans.
MAUDE. (Cherchant). Sylvie Lattant ! Non ça ne me dit rien du tout !
Elle prend un air grave, voire méchant et se tourne vers Albert.
Alors, j’en tire la même conclusion que vous, Albert. (Impitoyable). Mademoiselle n’est pas cadre ! (A Ferdinand, telle une mère prenant son petit en défaut). Ferdinand, je devrais vous gronder ! Si un membre de l’encadrement peut exceptionnellement, sur convocation écrite et justifiée, pénétrer ce lieu, le 5ème étage est rigoureusement interdit au petit personnel. Vous êtes jeune, je comprends les choses de la vie. Mais il existe d’autres endroits pour vos petites expériences pré-maritales.
SYLVIE. C’est madame le directeur qui m’a convoquée pour que je travaille avec vous.
ALBERT. (Les mains derrière le dos). Dans ce cas, c’est autre chose.
MAUDE. (Sans se démonter une seconde). Soyez la bienvenue ! Maude !
ALBERT. (Claquant des talons). Albert.
FERDINAND. (L'imitant). Ferdinand.
SYLVIE. Enchantée, moi c’est Sylvie.
Long silence que Sylvie veut meubler.
SYLVIE. Vous avez vu les cactus que le gardien a achetés pour garnir le hall d’entrée ?
ALBERT. Tout le monde les a vus, je crois !
SYLVIE. (Gentille). C’est sympa ! ... Vous ne les aimez pas ?
ALBERT. (Prudent). Il est un peu tôt pour dire si l’initiative est heureuse.
MAUDE. Je crois aussi ! A-t-il agi dans l’intérêt de notre entreprise pour le profit de tous ? La question est complexe et sa réponse mérite une longue réflexion.
SYLVIE. Un gardien qui offre des fleurs ... Ce n’est tout de même pas fréquent.
SCÈNE 4
STALINETTE. (Entrant). Sylvie, vous êtes là ! Je vous présente votre nouvelle équipe. A tout seigneur tout honneur, voici Ferdinand jeune, fardé de diplômes et fils de notre Président Directeur Général. (Bas à son oreille mais pour que tout le monde entende). Toujours utile à savoir. Je plaisantais. (Montrant Maude). Maude dont les doigts de fée gèrent toutes les candidatures. (Montrant Albert). Albert, notre docteur en droit, avec qui un licenciement est toujours économique, pour nous, enfin pour Keféton. Mais Keféton, c’est nous. N’est-ce pas Albert ?
Il acquiesce.
Mes chers collègues et néanmoins amis, je vous présente officiellement Sylvie qui va intégrer notre équipe en tant que conseillère.
MAUDE. (Hyper diplomate). Soyez la bienvenue et permettez-moi de vous le dire, car ces messieurs n’oseront pas, vous êtes ravissante.
SYLVIE. Rebonjour !
ALBERT. (Heureux de montrer qu'il a fait de l'anglais). Welcome !
STALINETTE. Ses dix ans de maison éclaireront ce cinquième étage qui terrorise tout le monde. (Rires de complaisance). Nous gérons les candidatures, les licenciements et les démissions comme des abstractions. Ce qui, pour les deux premiers, augmente notre efficacité en empêchant le paramètre affectif d’interférer nos décisions. Néanmoins, je crois que des informations concrètes sur les gens qui démissionnent nous ont fait défaut dans le passé. Grâce à une personnalité conviviale et positive, Sylvie connaît le monde de Keféton et pourra nous informer sur la personnalité des démissionnaires.
ALBERT. (Heureux de montrer qu'il a compris). Surtout s’ils passent à la concurrence.
STALINETTE. (Trouvant cette mise au point inopportune). Je m’étais fait comprendre à demi-mot, Albert.
ALBERT. (Se mordant les lèvres). Je vous prie de m’excuser.
STALINETTE. (Passant à autre chose). Ainsi, il paraît que nous disposons dorénavant d’une nouvelle cafétéria ?
MAUDE. Grâce à une heureuse initiative de notre jeune ami. Barbara, je vous sers une (heureuse de caser son anglais) cup of tea ?
ALBERT. (Levant son index). Or coffee...
STALINETTE. Coffee, le thé me fait gerber. Vous m’excuserez si j’oublie de temps en temps mon rôle de directeur.
MAUDE. Au contraire, c’est très bien.
ALBERT. Vous ne prenez pas de sucre, je crois ?
STALINETTE. Si, pourquoi ? (Léger froid).
MAUDE. Chère Barbara, votre annonce en vue d’acquérir les service d’une psychocadrologue est parue ce matin.
ALBERT. J’ai acheté le journal. Je vais vous le montrer.
Il cherche, a du mal à trouver et panique.
Pourtant, ce matin, je suis tout de suite tombé dessus.
STALINETTE. (Gênée par le malaise d'Albert). Ce n’est rien !
ALBERT. Je vais le trouver. Il est important que vous sachiez à quel point cette petite annonce ressortait.
MAUDE. (Cherchant à gagner du temps). Je crois d’ailleurs pouvoir dire, qu’en termes de publicité, votre annonce, chère Barbara, est pleinement et particulièrement pour Keféton ... Comment dirai-je ? Une vraie publicité.
ALBERT. (Explosant). J’ai trouvé ! Il y avait deux pages collées. Je vous le jure. La page de Keféton était collée à l’autre.
Il montre fièrement une annonce minuscule.
STALINETTE. (Déçue). Il est petit !
ALBERT. Oui, mais la qualité de la rédaction ...
MAUDE. (Volant à son secours). Justement, chère Barbara, c’est cette petitesse qui attire particulièrement et pleinement le regard.
ALBERT. C’est la petitesse qui attire pleinement et particulièrement le regard sur la qualité de la rédaction.
STALINETTE. Vous croyez ?
MAUDE. J’en suis sûre.
ALBERT. Nous sommes sûrs.
STALINETTE. Et vous Sylvie ?
SYLVIE. (Hésitante). C’est vrai que, comme toutes les autres sont plus grandes, on a envie de regarder la plus petite.
STALINETTE. (Sceptique). Vous auriez ce réflexe ?
SYLVIE. (Se voulant la plus sincère possible). Oui !
MAUDE. (Très aristocrate). Et, Madame le directeur, je me permets de vous signaler que Sylvie vient du peuple.
STALINETTE. (Perplexe). Nous recherchions une cadrologue.
ALBERT. Peut-être mais plein de gens du peuple verront le nom de Keféton grâce à cette annonce.
STALINETTE. Je me range donc à votre opinion favorable.
MAUDE. Et sinon, chère Barbara, comment allez-vous ? Vous vous intéressez toujours à tout le monde et vous ne nous donnez jamais de vos nouvelles.
STALINETTE. On ne peut rien vous cacher, Maude ! J’ai, en effet, un petit différend avec mon mari.
ALBERT. (Exagérément inquiet). Rien de grave j’espère.
STALINETTE. L’avenir le dira ! Ce matin, il m’a demandé d’emmener notre fils à l’anniversaire de son copain, sous prétexte d’un rendez-vous avec un client. J’ai tout de suite remarqué la transaction cachée de son moi enfant vers son moi parent. En clair, sa démarche était "chérie, j’aimerais que tu t’occupes de ce problème".
MAUDE. Ce doit être terrible de vivre avec un homme qui n’arrive pas à exprimer son moi adulte.
ALBERT. Nous sommes là pour vous soutenir.
STALINETTE. Je sais !
Constatant à regret que Ferdinand reste ostensiblement à l'écart de leur discussion.
Ferdinand, vous m’avez l’air terriblement occupé ! J’espère que nous ne vous dérangeons pas.
FERDINAND. Pas du tout ! Je m’instruis.
STALINETTE. Je dois encore quémander l’avis de nos amis. Ensuite, nous vous laisserons travailler, pour aller travailler nous-mêmes.
Rires forcés. Elle trône.
Que pensez-vous de l’initiative de notre gardien ? (Silence).
MAUDE. Et vous ?
STALINETTE. (Pas dupe). Non, vous d’abord.
ALBERT. Comme toute initiative, il y a du pour et du contre.
En parlant, il scrute le visage de Stalinette espérant une indication sur ce qu'il doit dire. Elle reste de marbre.
D’un côté, acheter à ses frais des cactus pour garnir l’entrée part probablement d’un bon sentiment ... D’un autre côté ...
STALINETTE. D’un autre côté ?
ALBERT. Comment dirai-je ?
STALINETTE. (L'aidant). Est-ce à lui à prendre ce genre d’initiatives ?
ALBERT. Voilà, c’est la question que je me posais.
STALINETTE. Et votre réponse ?
ALBERT. Poser la question, c’est y répondre.
STALINETTE. (Sonnant l'hallali). D’autant plus que d’un point de vue esthétique, le choix est loin d’être parfait.
MAUDE. (Fonçant dans la brèche). Pour tout vous dire, je trouve ces cactus particulièrement et pleinement affreux.
STALINETTE. Ah bon ? Non, moi je trouve les cactus acceptables. C’est le bac à fleurs qui m’insupporte.
MAUDE. C’est tout à fait mon opinion.
ALBERT. (Volant au secours de Maude). Personnellement, je suis très peu versé dans l’esthétique florale, mais je puis témoigner que Maude m’a dit avant votre arrivée à quel point ce bac à fleurs l’insupportait. Elle a utilisé les mêmes termes que vous.
MAUDE. J’ai même failli lui demander de l’enlever, mais j’attendais votre feu vert.
STALINETTE. Je l’ai fait. Il a refusé.
MAUDE. (Exagérément outrée). Comment ?
STALINETTE. C’est l’inconvénient avec le petit personnel qui prend des initiatives. Ils n’ont pas le recul nécessaire pour y remédier. En plus, dans le cas présent, je crains qu’il ne s’agisse d’un E.A.R.
De la tête, Sylvie montre qu'elle ne comprend pas. Ferdinand lui explique sur un ton qui montre qu'il n'y croit pas.
FERDINAND. Enfant Adapté Rebelle
SYLVIE. Il est jeune, mais tout de même.
MAUDE. Ce sont des termes d’A.T.
ALBERT. (Fier). Analyse transactionnelle.
MAUDE. (Daignant expliquer à Sylvie). Si vous voulez, la réaction de ce genre d’individu c’est "Maman, je ne finirai pas mes pommes de terre".
SYLVIE. (Un peu gênée). Je ne connais pas tout ça !
STALINETTE. Vous apprendrez !
MAUDE. Oui, ce n’est pas une question d’étude.
ALBERT. D’ailleurs moi-même, je verrais ce langage hermétique si Madame le directeur n’avait eu la bonne idée de m’inscrire dans un stage de développement du vocabulaire d’entreprise.
STALINETTE. C’est que vous le méritiez ! (Revenant aux choses sérieuses). Bon, le gardien, que proposez-vous ?
MAUDE. (Inquisiteur). La porte ! Pour faute grave.
ALBERT. ((professionnel). Dans ce cas, il serait bon que son refus se fît devant témoin.
FERDINAND. (Corrigeant son français). Fasse.
STALINETTE. Sylvie, allez nous le chercher.
Sylvie sort.
SCÈNE 5
MAUDE. (Elle est charmante). Elle est charmante, un peu jeune, mais charmante.
STALINETTE. (Cynique). Avec un enfant qui l’aide à apprécier la chance qu’elle a de travailler pour Keféton.
FERDINAND. (Intéressé par le physique de Sylvie). Mariée ?
STALINETTE. (Souriante). Divorcée.
MAUDE. (Accompagnant le cynisme de Stalinette). Raison de plus.
ALBERT. J’ai beaucoup apprécié sa gêne de ne pas connaître l’A.T.
STALINETTE. (Souriante). En effet, Maude est un peu dure.
MAUDE. Vous trouvez ?
STALINETTE. C’est comme cela que nous vous aimons, franche, loyale, droite et un peu dure ! Je vous aurais bien vue révolutionnaire.
MAUDE. Pourtant, je ne les aime pas.
ALBERT. N’appelait-on pas Robespierre, l’incorruptible ?
MAUDE. Ca c’est vrai, c’est pleinement et particulièrement moi !
ALBERT. Si nous avons une Robespierre, je crois que nous avons aussi, en terme de management, une Napoléon.
STALINETTE. Vous me flattez.
ALBERT. Oui, mais je le pense.
FERDINAND. (Sortant de son indifférence). Je ne savais pas que Keféton allait développer le tourisme belge.
ALBERT. Je ne comprends pas.
STALINETTE. Ferdinand reprend, en termes historiques, votre comparaison faisant une charmante allusion à Waterloo.
ALBERT. (Panique). Je ne pensais pas absolument à ça ! Absolument pas à ça. Je ne voudrais pas, Barbara, que vous croyiez que mes propos aient l’ombre d’une désobligeance D’ailleurs, je vous ai comparée à Napoléon, pas à Bonaparte Il ne faut pas confondre Napoléon et Bonaparte C’est Bonaparte qui a perdu à Waterloo Mais Napoléon, qu’est-ce qu’il gagnait !
Il hésite et se tourne vers Maude.
Comment ça marche encore Napoléon et Bonaparte ?
MAUDE. (Prononçant sciemment cette phrase à double sens). Là, je ne peux pas vous aider.
FERDINAND. C’est exactement ce que vous dites, sauf que c’est l’inverse.
SCÈNE 6
Sylvie entre suivie de Francis.
FRANCIS. (Entrant et s'adressant à Stalinette). Madame le directeur, (à Maude) Madame, (à Albert et à Ferdinand) Messieurs.
STALINETTE. Je vous renouvelle ma prière de bien vouloir nous débarrasser du bac à fleurs que vous avez eu la malencontreuse idée d’acheter.
FRANCIS. C’est fait ! Madame le directeur.
STALINETTE. Pardon ?
SYLVIE. (Voulant témoigner). C’est exact, le bac était enlevé.
STALINETTE. Sylvie, lorsque nous aurons besoin de votre avis, nous vous le demanderons. (A Francis). Pourquoi aviez-vous refusé ?
FRANCIS. Refuser quoi, Madame le directeur ?
STALINETTE. (Outrée). Me traiteriez-vous de menteuse ?
FRANCIS. Loin de moi cette idée, Madame le directeur. Je suppose que j'ai dû mal m'exprimer. Ce qui explique notre malentendu. Néanmoins, je n’avais aucunement l’intention de vous désobéir puisque j’ai jeté le bac à fleurs.
STALINETTE. Merci, vous pouvez disposer !
Il sort.
SCÈNE 7
MAUDE. Quel culot !
STALINETTE. Notre gardien n’est pas à sous-estimer !
ALBERT. Il avait visiblement deviné le piège.
MAUDE. Pourtant, son CV ne comportait aucun diplôme.
STALINETTE. (D'une vois pleine de mépris). Ils les cachent.
ALBERT. Ceci dit, si nous sommes unanimes, c’est sa parole contre la nôtre.
FERDINAND. Nous ne le serons pas.
STALINETTE. Comment ?
MAUDE. (Consternée). Vous oseriez vous abstenir !
FERDINAND. Bien sûr que non ! Je dirai tout simplement la vérité.
ALBERT. Vous rendez-vous compte des conséquences ? Vous pourriez nous faire condamner pour faux témoignage.
FERDINAND. Il serait temps que certaines personnes apprennent que le mal est dans la faute, non dans la condamnation.
MAUDE. (Paniquée). Vous ne feriez pas ça ?
FERDINAND. Si !
STALINETTE. (Soucieuse de calmer les esprits). Je vous comprends, Ferdinand. Vous devez vous retrouver confronté à une vieille scène de votre adolescence. Votre réaction ne s’explique que par un "sentiment réactivité", une sorte d’élastique.
FERDINAND. (Las). Barbara, veuillez me dispenser de votre jargon psychopathologique.
STALINETTE. (En colère). Traiter de jargon des méthodes mises au point, testées et développées par les plus grands professionnels du monde de l’entreprise, je vous trouve léger.
FERDINAND. Outre le fait qu’il est en train de décourager les quelques-uns d’entre nous qui ont encore envie de travailler, et de rendre débile tout l’encadrement, votre jargon m’énerve.
STALINETTE. (Agressive). Votre propos cache une transaction cachée ou, si vous préférez, à double fond. En fait ce que vous voulez me dire, c’est "Barbara, voulez-vous demander à votre intelligence de cesser de m’éclabousser ? ".
SCÈNE 8
La voix du Président se fait entendre ! Ils se mettent en rang d’oignons, sauf Ferdinand qui reste ostensiblement assis.
PRÉSIDENT. (Hors scène). Comment ça va ? Le moral est bon ? La santé est bonne ? Tout va bien ? (Un temps). Bonjour Thérèse, Comment ça va ? Le moral est bon ? La santé est bonne ? Tout va bien ? (Entrant). Bonjour Maude ! Comment ça va ? Le moral est bon ? La santé est bonne ? Tout va bien ?
MAUDE. Bonjour Monsieur le Président.
PRÉSIDENT. Bonjour Albert ! Comment ça va ? Le moral est bon ? La santé est bonne ? Tout va bien ?
ALBERT. Mes respects Monsieur le Président.
PRÉSIDENT. Et la petite Sylvie ... Alors ? On s’élève au cinquième étage ? Comment ça va ? Le moral est bon ? La santé est bonne ? Tout va bien ?
SYLVIE. Très bien, je vous remercie.
PRÉSIDENT. (A Stalinette). Enfin, la meilleure de toutes ! Comment ça va ?
STALINETTE. Très bien, Monsieur le Président.
PRÉSIDENT. Le moral est bon ?
STALINETTE. Très bon, Monsieur le Président.
PRÉSIDENT. La santé est bonne ?
STALINETTE. Très bonne, Monsieur le Président.
PRÉSIDENT. Tout va bien ?
STALINETTE. Tout va pour le mieux dans la meilleure des entreprises, Monsieur le Président.
PRÉSIDENT. Je vois que vous n’avez rien perdu de votre esprit positif. (A Ferdinand). Bonjour fiston !
FERDINAND. Papa, Comment tu vas ? Ton petit moral est bon ? Ta petite santé est bonne ? Ta petite vie va bien ?
PRÉSIDENT. (Habitué à l'ironie de son fils). Ca va ! Enfin, dans la mesure où ça peut aller au retour d’un enterrement.
MAUDE. (Histoire de dire quelque chose). Vous avez bien présenté nos condoléances à l’épouse de notre actionnaire ?
PRÉSIDENT. (Vexé). A votre avis ! (Passant à autre chose). Pourquoi tout le monde se trouve-t-il dans le bureau de mon fils ?
ALBERT. (S'excusant presque). La machine à café est en panne.
PRÉSIDENT. Et alors ?
MAUDE. (S'excusant). Ferdinand nous a invités.
PRÉSIDENT. Il en a fait des études pour en arriver à tenir un tabac !
STALINETTE. (Désireuse de montrer qu'elle aide Ferdinand). Si vous le permettez, Monsieur le Président, je crois que l’idée de Ferdinand, en terme d’initiative, mérite plutôt une bonne note. Elle marque un évident désir de s’intégrer au sein du groupe entreprise. Et si l’intégration n’est pas toujours parfaite, voire même parfois un peu maladroite, l’intention est louable. Elle lui a permis de développer sa communication basique au niveau de l’individu. Ce que, scientifiquement, nous appelons un stimulus transactionnel. Votre fils eut été un bon évémère.
FERDINAND. (Absolument pas reconnaissant). Un quoi ?
STALINETTE. Un évémère ! Fondateur et premier législateur d’un groupe.
FERDINAND. Connais pas ?
PRÉSIDENT. De toute façon, c’est trop tard. Le groupe est formé.
STALINETTE. (A Ferdinand). On ne peut pas tout savoir. (Au directeur). Passons aux choses sérieuses ! J’ai ici, dans mon attaché-case, un nouveau diagramme permettant de calculer le taux de rentabilité de tous nos amis et néanmoins collègues. (Un temps). Je me permettrai de vous le montrer dès que nous serons seuls.
ALBERT. (Réagissant au quart de tour). Je vais me retirer, j’ai du travail.
MAUDE. Je vous accompagne, j’ai du travail aussi.
Sylvie ne sait quoi faire.
STALINETTE. Maude, pouvez-vous présenter le service à notre nouvelle collaboratrice ?
Albert, Sylvie et Maude sortent.
SCÈNE 9
PRÉSIDENT. Mon fils peut rester ?
STALINETTE. Bien sûr ! Faut qu’il apprenne !
FERDINAND. Absolument.
STALINETTE. Voilà !
Elle lui montre un immense graphique.
PRÉSIDENT. Très joli !
STALINETTE. (Satisfaite). Et vous verrez très révélateur.
FERDINAND. C’est plein de couleurs.
PRÉSIDENT. Très intéressant.
STALINETTE. Observez la courbe de Monsieur Dresson.
PRÉSIDENT. Elle chute au mois de mai.
STALINETTE. Je ne vous le fais pas dire !
FERDINAND. (Connaissant bien monsieur Dresson). Il est en vacances.
STALINETTE. (Contrariée). Comme l’a très bien compris votre fils, ce diagramme permet de voir, du premier coup d’oeil, quand nos collègues et néanmoins amis prennent leurs vacances.
PRÉSIDENT. (Montrant une courbe). Qu’est-ce ?
STALINETTE. L’art de pointer du doigt l’élément le plus intéressant. Il s’agit du taux de rentabilité des exécutants.
PRÉSIDENT. (Revenant à la réalité). Attention, pas de gaffes ! Ils font tous le même boulot et leurs salaires vont du simple au double. Une fuite et je me paye une de ces grèves ...
STALINETTE. (Soucieux de l'amener à l'utilité de sa courbe). En outre, le prix de leurs prestations est variable !
FERDINAND. Ce n’est pas eux qui le fixent.
STALINETTE. Néanmoins, mon diagramme fait rentrer ce paramètre dans leur taux de rentabilité.
FERDINAND. D’accord, mais comme ils font toutes les prestations et qu’ils n’ont aucune influence sur le prix, leur courbe de rentabilité risque d’être faussée par le prix.
PRÉSIDENT. (N'y comprenant rien). Quel langage de technocrate !
STALINETTE. (Relevant le défi). Je suis ouverte à toute idée susceptible d’améliorer mes statistiques. Comment feriez-vous pour corriger ma courbe ?
FERDINAND. On calcule le prix moyen de la prestation de l’exécutant, on établit le pourcentage de cette moyenne par rapport au prix moyen de l’ensemble des relations. Ceci fait, il ne nous reste plus qu’à mettre en rapport ce pourcentage avec le taux de rentabilité préalablement calculé.
STALINETTE. (Faisant un clin d'oeil complice au Président). Le calcul est complexe, pourriez-vous vous en charger ? Voilà un travail digne d’un cadre !
PRÉSIDENT. (S'amusant avec Stalinette). Savoir assumer ses initiatives est le credo de tout bon manager.
STALINETTE. Tel que je le connais, c’est comme si c’était fait.
FERDINAND. (Vainqueur). En effet, car le résultat de tous ces calculs dignes de l’encadrement aboutira au salaire de l’exécutant.
STALINETTE. Un peu facile !
FERDINAND. (Expliquant). Le prix ne dépend pas d’eux, ils sont polyvalents et accomplissent donc l’ensemble des prestations. Dès lors, la seule chose qui peut les différencier, c’est leur salaire ! (Ironique à Stalinette). Vous avez passé combien de temps à réaliser ce diagramme ?
PRÉSIDENT. (Mauvais perdant et irrité du désarroi de Stalinette). Bravo, fiston ! Belle démonstration. Maintenant, j’aimerais que tu me laisses seul avec Madame la directrice.
FERDINAND. Mais, c’est mon bureau !
PRÉSIDENT. Et c’est ma boîte ! (Le mettant à la porte). Allez ouste !
SCÈNE 1O
Stalinette déchire son diagramme dans une véritable crise d'hystérie.
PRÉSIDENT. Que faites-vous ?
STALINETTE. (Pleurant de rage). Votre fils a raison. Ce diagramme est inutile.
PRÉSIDENT. (Paternaliste). Mais non !
STALINETTE. Si ! Sa démonstration est éloquente. J’étais tellement désireuse de résoudre ce problème des exécutants que je me suis laissée aller dans mes raisonnements et j’ai lâché le sens des réalité.
PRÉSIDENT. Allons, ne vous laissez pas abattre ! (Ramassant les morceaux). Moi, je l’aimais bien ce diagramme. Il était très bien !
STALINETTE. Mais non !
PRÉSIDENT. Mais si. C’était même un des plus beaux que j’ai vus de ma vie.
STALINETTE. (Inconsolable). Comment ai-je pu ?
PRÉSIDENT. Cela peut arriver à tout le monde. (Presque autoritaire). Je ne veux pas vous voir douter de vous.
STALINETTE. (Désirant être consolée). Parfois, je me demande si je mérite votre confiance.
PRÉSIDENT. C’est à moi d’en décider et je puis vous dire que tant que je serai ici, vous dirigerez ma société.
STALINETTE. (Reprenant ses esprits). Sans votre soutien, je ne serais rien.
PRÉSIDENT. Hélas non ! Vous auriez percé ailleurs et fait la fortune d’une autre boîte.
STALINETTE. (Restabilisée). De plus, je dois vous avouer que j’ai réalisé ce diagramme à une heure du matin et n’ai pas eu le temps de les réexaminer ce matin.
PRÉSIDENT. Ma petite entreprise vous en demande du travail. (Un temps). Je devrais arrêter de dire "ma" quand je parle de Keféton.
STALINETTE. Vous avez tellement fait pour cette société que je crois pouvoir affirmer que le possessif n’est pas usurpé.
PRÉSIDENT. Notre nouvel actionnaire risquerait d’en prendre ombrage.
STALINETTE. Vous l’avez rencontré ?
PRÉSIDENT. Il n’était même pas à l’enterrement !
STALINETTE. (Sarcastique). Fils modèle !
PRÉSIDENT. C’est l’époque qui veut ça. (Un temps). Vous avez vu la jubilation du mien d’avoir pu rectifier un premier jet que vous aviez rédigé au brouillon au milieu de la nuit.
STALINETTE. Son agressivité à mon égard est normal ! Diplômé d’une grande école, il se verrait bien à ma place.
PRÉSIDENT. Prétentieux !
STALINETTE. C’est toujours mieux que de partir à 18 ans en Amazonie comme notre propriétaire.
PRÉSIDENT. Prions pour qu’il y reste. Voilà quatre ans que nous perdons de l’argent. Sans l'amitié de trente ans qui me liait à l'actionnaire, j'aurais sauté. Espérons que son fils ait la bonne idée de rester en Amazonie ! Nos réserves fondent comme neige au soleil. (Impuissant). Pourtant, je restructure.
STALINETTE. Vous le connaissez ?
PRÉSIDENT. Son fils ! Je ne l'ai jamais vu. Son père et moi, avons travaillé ensemble pendant 25 ans, jusqu'à sa maladie. Nous avons fait des sorties, eu plein d'aventures, mais il ne m'a jamais présenté aucun membre de sa famille. La famille Pinancour m'est totalement inconnue. Et lorsqu'il a été hospitalisé, il y cinq ans, on m'a fait comprendre que je n'étais pas le bienvenu. A partir de là, je ne l'ai plus eu qu'au téléphone.
STALINETTE. Quelle ingratitude ! Au moins vous laisse-t-il une paix royale.
PRÉSIDENT. Vous avez raison. (Un temps). Puis-je vous poser une question ?
STALINETTE. Je vous écoute.
PRÉSIDENT. Pourquoi avez-vous placé Laurence dans la dernière charrette ? Nous étions en contact personnel avec elle et ...
STALINETTE. (Intraitable lorsqu'elle exige de la dureté). Nous étions peut-être en contact personnel avec elle, mais je n’accepte pas que l’on utilise avec moi le vieux truc des transactions tangentielles. Je lui ai demandé où elle avait classé le dossier Folipont et savez-vous ce qu’elle m’a répondu ? (Un temps). Pourquoi ? (Un temps). Vous avez bien entendu, elle a répondu "pourquoi". Et s’il n’y avait que cela ... Devant ma légitime colère, elle a souri en me disant que lorsqu’elle classe un dossier, celui-ci devient une affaire classée. Rire jaune de sa propre incapacité, ça s’appelle la transaction du pendu. Ca n’importe où, mais pas dans mon service.
PRÉSIDENT. (Ennuyé). Je comprends bien sûr ! Mais on la connaissait.
STALINETTE. Monsieur le Président, lorsque vous hésitez à vous séparer d’un personnel qui n’est pas la hauteur sous prétexte que vous le connaissez, c’est votre moi parent qui contamine votre moi adulte.
PRÉSIDENT. (De la voix de celui qui aimerait se faire comprendre à demi-mot). Mon moi parent a peut-être de bonnes raisons. Elle pourrait être ma fille.
STALINETTE. (Sans comprendre). Je sais ...
PRÉSIDENT. (Étonné). Vous savez ?
STALINETTE. (S'expliquant). Je sais compter.
PRÉSIDENT. (D'une voix pleine de sous-entendus). Vous devriez vous fier davantage à votre comptabilité !
STALINETTE. (Comprenant). Elle aussi ! Cela fait la troisième.
PRÉSIDENT. Je n’ai eu que des filles !
STALINETTE. Hors de Ferdinand.
PRÉSIDENT. Oh ! Ferdinand ...
STALINETTE. C’est un garçon !
PRÉSIDENT. Et puis, c’est légitime. L’affectivité chez moi est inversement proportionnelle à la légitimité.
STALINETTE. Il y en a d’autres qui goûtent à une grande affectivité ?
Il acquiesce.
A Keféton ?
PRÉSIDENT. Avant de vous séparer de quelqu’un qui a moins de 40 ans, j’aimerais que vous m’en parliez.
STALINETTE. Promis ! On peut réengager Laurence à un autre étage !
PRÉSIDENT. (D'un ton qui ne souffre aucune contradiction). Je vous le demande.
STALINETTE. Considérez la chose faite. En attendant, en mettant une annonce pour la remplacer, j’ai appris qu’il existait une nouvelle formation intitulée la psychocadrologie. (Prête à expliquer). Comme son nom l’indique ...
PRÉSIDENT. (L'interrompant). Elle étudie la psychologie des cadres. Est-ce nécessaire pour cette fonction ?
STALINETTE. (Gênée). Il fallait justifier le licenciement de votre fille.
PRÉSIDENT. En effet ! ... Je suis d’accord.
STALINETTE. A moins que vous n’ayez encore quelqu’un à placer ?
PRÉSIDENT. Elle n’a que dix ans.
STALINETTE. J’aime cette complicité qui règne entre nous et que je dois à votre confiance.
PRÉSIDENT. Et bien justement, Madame la directrice, je voudrais que vous me fassiez mon analyse graphologique.
STALINETTE. Encore ! Je l’ai faite juste avant votre départ.
PRÉSIDENT. Oui, mais en travaillant à mes mémoires ce week-end, j’ai eu l’impression que quelques-unes de mes lettres avaient changé. D’ailleurs, je vous ai amené un extrait.
Il le lui tend.
Alors ?
STALINETTE. Oui ! Ca confirme ce que je vous ai dit.
PRÉSIDENT. (Déçu). On ne remarque rien de nouveau ?
STALINETTE. (Cherchant). Votre ouverture d’esprit se confirme, votre art de la communication, votre côté winner ...
PRÉSIDENT. Justement, parlons de mon côté winner ! Vous n’avez rien remarqué ?
STALINETTE. Il est très développé.
PRÉSIDENT. Mais ne s’est-il pas encore un peu plus développé ?
STALINETTE. Maintenant que vous me le dites. L’accentuation du premier jambage de vos "m" marque un accroissement de cet aspect de votre personnalité qui était pourtant, autant que je me souvienne, déjà très développé. Pourquoi ?
PRÉSIDENT. ...........
STALINETTE. (Le connaissant bien, elle sait qu'il a dû se passer quelque chose ce week end). En un week end ... Ce n’est tout de même pas l’enterrement qui a pu provoquer cette métamorphose ...
PRÉSIDENT. Non.
STALINETTE. Mais alors, quoi ?
PRÉSIDENT. (Maniant le suspens). J’ai peut-être une solution.
STALINETTE. Qu’avez-vous fait ce week end hormis l’enterrement et vos mémoires ?
PRÉSIDENT. (Fier). Du saut en élastique !
STALINETTE. Vous êtes incroyable. C’est comme ça que vous vous détendez ? Que ne me l’avez vous dit plus tôt ?
PRÉSIDENT. Je ne voulais pas influencer votre jugement.
STALINETTE. Tout s’explique. Croyez-moi lorsqu’on analyse votre écriture, être sous vos ordres est quelque chose de rassurant. Je lis qu’avec vous, non seulement on sait où l’on va, mais en plus, on est sûr d’y aller.
PRÉSIDENT. Je fais mon possible.
STALINETTE. En tant que scientifique, je connais moi, l’étendue de ce possible. Puis-je être franche ?
PRÉSIDENT. Vous êtes incapable de mentir ! Souvenez-vous que j’ai lu l’analyse graphologique que vous fîtes de votre écriture.
STALINETTE. A mon corps défendant.
PRÉSIDENT. Je l’admets. Alors, parlez !
STALINETTE. Si votre fils pouvait avoir votre écriture !!!
PRÉSIDENT. Elle est si mauvaise que ça ?
STALINETTE. Non, pour un être commun ! Oui, quand on est votre fils ! Notons qu’elle est en contradiction avec ses diplômes ... Fils d’un meneur d’homme, diplômé de science Pô, il pourrait théoriquement prétendre à diriger.
PRÉSIDENT. Mais !
STALINETTE. J’ai peur de vous faire de la peine.
PRÉSIDENT. J’aime voir la vérité en face.
STALINETTE. Il sera toujours second, peut-être brillant car il est travailleur, mais second.
PRÉSIDENT. Suis-je responsable ? Je veux la vérité.
STALINETTE. Vis à vis de lui, en tant que père, comme bon géant, vous avez donné des permissions. Mais comme ogre, vous avez donné des injonctions. Du style : "ne laisse pas traîner tes chaussures dans la salle de bain".
PRÉSIDENT. Ca c’est vrai ! Je lui ai déjà dit ça !
STALINETTE. Vous avez fabriqué un second. Un excellent second.
PRÉSIDENT. (Déçu). Un second !
STALINETTE. (Désolé). A moins que l’on ne remette en cause toute la science graphologique.
PRÉSIDENT. Il n’en est pas question ! Ne suis-je pas la preuve vivante du bien-fondé de ces théories ? Je vous remercie Madame.
Elle sort. Il reste, pensif.
SCÈNE 11
FERDINAND. (Hors scène). Je peux rentrer ?
PRÉSIDENT. Oui ! Tu attendais ?
FERDINAND. C’est que j’ai du boulot.
PRÉSIDENT. Tu aurais pu rester, si tu ne prenais pas continuellement un malin plaisir à démolir madame la directrice.
FERDINAND. Sais-tu que nous sommes les deux seules personnes à ne pas avoir à nous occuper de la paranoïa de cette folle ?
PRÉSIDENT. Première nouvelle, je ne te savais pas en plus psychiatre.
FERDINAND. Tout le monde tremble. Plus personne ne répond au téléphone car ça ne rentre pas dans son calcul de rentabilité. Le destin de gens, ici depuis vingt ans, se joue subitement sur une courbe d’ordinateur. Quand elle vire scientifiquement trois personnes dans un service de dix, l’ordinateur ne lui dit pas que les sept autres se regardent en se demandant qui sera le prochain et quels sont les moyens d’éviter la prochaine charrette. Et la culture de leur entreprise leur apprend très vite que la meilleure manière est encore d’y envoyer son collègue. Aussi des peaux de bananes se perdent-elles !
PRÉSIDENT. (Sarcastique). Heureusement qu’on t’a pour éviter la faillite.
FERDINAND. Quand tous les dégoûtés auront quitté ta boîte, il ne restera plus que les dégoûtants.
PRÉSIDENT. S’il n’y avait ta mère, je te virerais.
FERDINAND. Parmi les femmes qui te dirigent, c’est encore celle que je préfère.
PRÉSIDENT. Ferdinand, je voudrais que tu saches une chose. Quand je te disais de ne pas laisser tes chaussures dans la salle de bain, je ne voulais pas te faire de mal.
Ferdinand reste perplexe.
Il est important pour moi que tu le saches.
Il sort.
SCÈNE 12
Passant la tête par la porte.
SYLVIE. Je peux entrer ?
FERDINAND. Vous avez déjà trouvé la cachette du palmier ?
SYLVIE. Pardon ?
FERDINAND. Dès que vous avez réussi à vous débarrasser de Maude, vous avez voulu revenir. Vous avez entendu du bruit et vous êtes cachée derrière le palmier en attendant que mon père sorte. Je le sais, je fais pareil ! Une tasse de café ?
SYLVIE. Volontiers ! Je voulais vous dire que j’ai beaucoup apprécié votre intervention en faveur du gardien.
FERDINAND. Et moi le fait que vous le préveniez.
SYLVIE. Non.
FERDINAND. Si !
SYLVIE. Je ne lui en ai pas parlé. (Avouant naïvement qu'elle le lui aurait dit de toutes façons). Il était déjà au courant.
FERDINAND. (Amusé). Déjà !
SYLVIE. (Inquiète). A votre avis, elle me soupçonne ?
FERDINAND. Qui ?
SYLVIE. Stalinette !
FERDINAND. Stalinette ?
SYLVIE. C’est ainsi qu’on l’appelle dans les quatre premiers étages.
FERDINAND. (Amusée). Pourquoi "ette" ?
SYLVIE. Parce qu’elle n’a pas droit de vie et de mort sur les gens qui veulent quitter Keféton.
FERDINAND. Bien vu ! (Un temps. Répondant à la question du soupçon). Non, je ne crois pas. Ce n’est pas dans son univers mental d’imaginer un employé risquer sa place pour sauver un gardien.
SYLVIE. (Complice). Finalement, à nous deux, on a un peu sauvé quelqu’un !
FERDINAND. Ce ne sera pas toujours aussi facile !
SYLVIE. Je ne crains rien ! Vous avez entendu Stalinette, on ne m’interrogera pas sur les licenciés.
FERDINAND. (Désolé de la décevoir). Ce qu’ils veulent savoir, c’est ce qui se passe dans la tête des démissionnaires. Ils ont découvert qu’à l’inverse de Keféton, il arrive que des clients s’attachent au personnel et peuvent dédaigner l’honneur d’offrir leur fric à Keféton.
SYLVIE. Faudra réfléchir avant de parler !
FERDINAND. C’est une place dangereuse, j’aurais refusé.
SYLVIE. Je gagne 300 euros de plus. Seule avec un enfant, ça compte.
FERDINAND. Puissiez-vous ne pas les regretter !
SYLVIE. De toutes façons, je n'avais pas le choix. Si l’on dit non à Stalinette, on obtient immédiatement un droit d’inscription dans la prochaine charrette. L’augmentation, c’est pour pouvoir dire que l’on ne cède pas à la terreur.
FERDINAND. (Vraiment désolé). Je ne pourrai pas beaucoup vous aider.
SYLVIE. Je sais !
FERDINAND. (Intrigué). Vous avez l’air de savoir beaucoup de choses.
SYLVIE. C’est pourquoi Stalinette m’a appelée. Je voudrais vous demander un petit service ?
Il acquiesce.
Est-ce que je pourrais vous dire ce que j’aurai à lui dire avant de le lui dire. (Un temps). Vous voyez ce que je veux vous dire ?
FERDINAND. Tout à fait.
SYLVIE. Ainsi, vous pourrez modifier mon propos de manière à ce qu’il ne nuise pas à nos collègues. D’accord ?
FERDINAND. D’accord ! (Tout heureux de saisir une occasion). On pourrait se fixer rendez-vous tous les jours au soir, au petit café d’en face.
SYLVIE. Je ne pensais pas trouver un complice à cet étage.
FERDINAND. Si on est complice, on se tutoie et on se fait la bise.
Il agit selon ses dires.
SYLVIE. (Après qu'il l'a embrassée). O.K.
FERDINAND. (Curieux). Tu sais vraiment plein de choses sur tout le monde ?
SYLVIE. Je m’intéresse aux gens.
FERDINAND. Même à Stalinette ?
SYLVIE. (Ne demandant qu'à raconter). Elle est entrée ici comme stagiaire à trente-cinq ans. Chômeuse, elle suivait un stage de dactylo pour devenir secrétaire. Lorsqu’il a appris qu’elle parlait suédois, Michel l’a présentée comme traductrice au département vente internationale. A l’époque, notre principal client était suédois. Deux ans plus tard, elle remplaçait la directrice du département, licenciée pour faute grave. Deux mois après sa prise de fonction, elle avait son premier prud’homme. C’est ainsi que ton père l’a remarquée. Ils allaient ensemble au tribunal, ça crée des liens.
FERDINAND. Et elle l’a convaincu de restructurer l’entreprise.
SYLVIE. Elle en a profité pour faire sienne des idées qu’Ybess défendait depuis au moins dix ans. Elle en avait parlé à tout le monde sauf à votre père. Stalinette, elle, a fait l’inverse. Quand votre père informa les dirigeants du nouvel organigramme, chaque fois qu’il félicitait Stalinette, celle-ci regardait ses souliers. Ses mains tremblaient quand votre père l’a nommée directrice. Elle avait une frousse bleue qu’Ybess n’intervienne. Tout le monde l’aurait soutenue, mais elle n’a pas osé. Ce qui ne l’a pas empêché de sauter.
FERDINAND. Ah !
SYLVIE. Pas tout de suite ! D’abord pendant un an, Madame le directeur a pleuré "je n’y arriverai pas". Tous les anciens l’ont soutenue, sauf Ybess. Puis la boîte a commencé à voir ses bénéfices diminuer. On a cru qu’elle allait sauter mais votre père lui a payé des cours en management et en techniques de recrutement... Dès son retour, elle a créé le bunker au 5ème étage. 15 jours après, la première charrette était décidée. Michel d’abord, Ybess ensuite et puis tous les consolateurs ... Enfin, tous ceux qui la tutoyaient. Dans le monde de l’entreprise, il faut se méfier des "tu" qui montent. Ils vous mettent souvent au tribunal.
FERDINAND. Les prud’hommes !
SYLVIE. Les prud’hommes toujours, le pénal souvent.
FERDINAND. Le pénal ?
SYLVIE. C’est le boulot d’Albert. Nous n’avons pas de chance ! Chaque fois que quelqu’un quitte cette boîte, soit il fait une faute grave, soit c’est un voleur. Et chaque fois 3 ou 4 personnes peuvent en témoigner ... Certains doivent maintenir un faux témoignage en appel alors qu’on est en train d’en faire un contre eux en première instance. La justice est lente.
FERDINAND. Stalinette n’a jamais témoigné, paraît-il !
SYLVIE. Elle préfère la dictée, c’est moins risqué. Si le type craque, elle pourra toujours prétendre que l’entreprise est la première victime du faux-témoin.
FERDINAND. Personne n’a jamais songé à lui demander de témoigner.
SYLVIE. Elle leur répond qu’en tant que directrice, cela lui est interdit. Ce qui est faux puisque sur le papier, c’est votre père le directeur.
FERDINAND. Personne n’a jamais refusé !
SYLVIE. Ils ne sont plus chez Keféton pour en témoigner.
FERDINAND. Et toi ?
SYLVIE. J’y ai échappé jusqu’à présent. Si ça arrive j’espère avoir le courage de dire non. (Un peu inquiète tout de même). Tout ce que je t’ai dit restera entre nous ?
FERDINAND. Promis ! A tout à l’heure ?
SYLVIE. Promis ! Je te laisse.
Sylvie l’embrasse sur la bouche. Nora entre sans frapper.
Vous avez de la visite.
Elle sort.
SCÈNE 2O
NORA. Bonjour !
FERDINAND. Mademoiselle ?
NORA. Je suis la visite annoncée !
FERDINAND. Par qui ?
NORA. Par celle que vous venez d’embrasser.
FERDINAND. Elle ne m’a rien dit !
NORA. Elle devait avoir l’amour en tête.
FERDINAND. Nous avions rendez-vous ?
NORA. Pas tout à fait !
FERDINAND. (Commençant à s'énerver). Nous avions ou nous n’avions pas ?
NORA. Invitez-moi à m’asseoir et je vous le dis !
Il cède et lui montre une chaise.
Merci ! Je n’irai pas par quatre chemins ... Je serai directe ! Je cherche un job.
FERDINAND. Qui vous a laissée entrer ?
NORA. Le beau gosse du rez-de-chaussée, sous le charme, m’a dit d'aller directement au cinquième étage.
FERDINAND. Il prend des risques.
NORA. C’est pourquoi il m’a dit de venir dans votre bureau. Il paraît que vous êtes un brave type et que vous pourriez m’aider.
FERDINAND. (Commençant à se prendre au jeu). En tant que quoi ?
NORA. Ce que vous voulez.
FERDINAND. Que savez-vous faire ?
NORA. Tout sauf la médecine, c’est illégal.
FERDINAND. Vous avez des diplômes ?
NORA. Ca dépend des CV.
FERDINAND. Nous cherchons une conseillère spécialisée dans la psychocadrologie, psychologie de l’encadrement.
NORA. Aucun problème !
FERDINAND. Vous avez confiance en vous ?
NORA. Plus le nom est tordu, plus le boulot est facile à faire ! Médecin, avocat, plombier, électricien faut s’y connaître. Mais psychocadrologue, personne ne sait ce que c’est, tout le monde peut le faire. En plus, j’ai un bouquin avec des tas de racines grecques. Je peux vous inventer plein de mots savants. Avec ça, je peux être toutes les psy d’entreprises que vous voulez ! (Un temps). C’est bien payé votre truc ?
FERDINAND. 4000 euros.
NORA. Génial ! Pour ce prix-là, j’apprends à nager.
FERDINAND. Vous avez un CV ?
NORA. (La lui tendant). Voilà !
FERDINAND. Pas mal ! Faudra changer la photo !
NORA. Pourquoi ?
FERDINAND. Pour faire en sorte que vous ressembliez davantage à notre chère directrice.
NORA. Je vous propose un truc. En tant qu’entraîneur, je vous confie le financement de l’opération.
FERDINAND. Vous êtes libre à 5 heures ?
NORA. On ne peut plus libre.
FERDINAND. Nous nous en occuperons. Je vous le retaperai. Que dites-vous d’une maîtrise en sciences psychomotrices de l’encadrement du département discovery of management de l’université de Toronto ?
NORA. Et s’ils vérifient ?
FERDINAND. Moins l’université existe, plus la vérification est aléatoire. (Étonné). Vous habitez vraiment dans le XVII ème ?
NORA. Une boîte postale qu’on a louée à une trentaine.
FERDINAND. Et le bac ?
NORA. Vous ne me croirez pas, mais il est vrai. J’ai d’ailleurs raté un job à cause de lui. Le mec m’a posé plein de questions dessus. Dès que je dois dire la vérité dans un entretien d’embauche, je perds les pédales ...
FERDINAND. Je connais les questions qu’elle pose, je vous y préparerai. Reste un impondérable, la graphologie !
NORA. Vous y croyez ?
FERDINAND. Non, mais je n’aime pas que le hasard intervienne dans mes aventures.
NORA. (Oubliant le vouvoiement). T’inquiète pas, un de mes "ex" possède une écriture qui correspond à tout ce qui est psy. On lui a tellement bourré le crâne avec ça, qu’il s’est lancé dans des études de psycho. Evidemment, il a échoué. Maintenant, il est commercial.
FERDINAND. Et il acceptera de vous aider votre ex ?
NORA. Plutôt ! C’est moi qui l’ai fait entrer. (Un temps. Amusée). J’ai une bonne écriture de commerciale. Ca marche, j’ai déjà aidé cinq copains à trouver un job.
FERDINAND. Pourquoi ne l’avez-vous pas fait pour vous ?
NORA. Mon écriture suffit pour entrer. Par contre, pour rester ... Je n'ai pas vraiment une vocation de vendeuse.
FERDINAND. Quelle organisation !
NORA. Si un jour, vous cherchez un job, appelez-moi. Dans la cité, on a toutes les écritures à disposition.
FERDINAND. Merci !
NORA. Normal, vous m’aidez, je vous aide ! (Méfiante). Au fait pourquoi vous m’aidez ?
FERDINAND. Je fais une expérience !
NORA. En somme, je sers de cobaye.
FERDINAND. En quelque sorte, mais c’est bien rémunéré. Alors, c’est OK ?
NORA. C’est OK . Mais si vous avez besoin d’une de nos écritures, ce sera payant. A tout à l’heure.
Elle sort.
ACTE 2
SCÈNE 1
Nora et Ferdinand sont sur scène. Nora est habillée comme Stalinette.
NORA. (Répétant). Donc, quand elle me demande mes qualités et mes défauts, je souris ...
FERDINAND. Non !
NORA. Ah oui ! Je regarde en l’air pour montrer que je ne m’attends pas à la question. Et puis seulement, je souris.
FERDINAND. (Commentant). Sang froid face à l’imprévu.
NORA. La regarde droit dans les yeux pour que j’affronte ton adversité en face. (Jouant à celle qui répond à la question). Je préfère commencer par mes défauts.
FERDINAND. (Le téléphone sonne). Ferdinand, bonjour ! ... Sylvie ? (A Nora).. C’est Sylvie ! (Au téléphone). Bonjour mon coeur, comment tu vas ? Hein ! (A Nora). Sors, la directrice arrive.
NORA. Je vais où ?
FERDINAND. Le palmier à droite offre une belle cachette. Sylvie dit que le rendez-vous se déroulera ici.
Elle sort.
NORA. Embrasse-la pour moi !
SCÈNE 2
FERDINAND. (Au téléphone). Merci de m’avoir prévenu ! Bon réflexe. On forme une équipe super. Tu es toujours d’accord pour ce soir ?
Stalinette entre. Il change sa voix.
A bientôt cher ami !
Il raccroche.
STALINETTE. Encore un ex de science Pô ?
FERDINAND. On ne peut rien vous cacher !
STALINETTE. Quand quitterez-vous, mentalement je parle, le monde étudiant pour pénétrer le monde de l’entreprise ? (Un temps). Enfin je ne suis pas ici pour vous faire des reproches mais pour savoir si je pourrais vous emprunter votre lieu de travail ? J’ai un entretien de recrutement et je voudrais tester la débrouillardise de la candidate. Le gardien va l’envoyer dans mon bureau et ...
FERDINAND. (Faux-jeton). Décidément, vous êtes redoutable.
STALINETTE. (Le visant directement). C’est la meilleure façon de ne redouter personne.
FERDINAND. (Sans relevé le défi). N’empêche, quelle créativité !
STALINETTE. (Tout à fait sincère). Cela, je n’en suis pas responsable, c’est parce que mon cerveau gauche est plus développé que mon cerveau droit.
On frappe.
SCÈNE 3
FERDINAND. Entrez !
NORA. (Très déférente). Bonjour Madame, bonjour Monsieur !
FERDINAND. Bonjour !
STALINETTE. (L'invitant à sortir). Merci Ferdinand
Il sort. Elle s'installe à son bureau.
Asseyez-vous Mademoiselle !
NORA. Merci !
STALINETTE. Pas de problème pour me trouver ?
NORA. Le plan à l’entrée est très bien fait et la description de votre assistante très explicite.
STALINETTE. Je lui transmettrai. Pourquoi émettez-vous le désir de travailler chez Keféton ?
NORA. J’ai senti dans l’annonce que vous avez passée, un certain esprit, un enthousiasme que l’on ne trouvait pas ailleurs.
STALINETTE. C’est l’esprit Keféton !
NORA. (Récitant admirablement son rôle). En tout cas, l’annonce que vous avez passée m’a particulièrement interpellée au niveau de mon vécu. J’ai été très sensibilisée par le mot "dynamisme" associé au mot "entreprise". J’aime cette image de dynamisme donnée à un concept abstrait. L’annonce Keféton m’apparut particulièrement professionnelle.
STALINETTE. (Fière). J’en suis l’auteur.
NORA. Je ne pouvais le deviner et retire de mes propos tout ce qui pourrait apparaître pour de la flatterie.
STALINETTE. (Complice). Trop tard ! Parlez-moi de vos activités extra-scolaires !
NORA. J’ai fait du volley-ball dans l’équipe universitaire de Toronto.
STALINETTE. Typiquement américain.
NORA. (Parlant du volley). Ca n'a pas grand intérêt.
STALINETTE. (Comme si Nora avait fait allusion à sa question). Non, c’est un moyen habile de savoir si vos études sont réelles. Je déteste demander les diplômes. Cela crée un esprit de suspicion contraire à l’esprit Keféton.
NORA. (Bonne élève). Je retiendrai le truc.
STALINETTE. (Lui présentant un paquet). Une cigarette ?
NORA. Non merci, mais vous pouvez fumer. La fumée ne me dérange pas. Mon père avale deux paquets par jour.
STALINETTE. Quel métier fait-il ?
NORA. Il dirige l’Astrux, une société d’import-export située à Toronto.
STALINETTE. L’import-export ne vous tente pas ?
NORA. Je déteste mélanger vie privée et vie professionnelle.
STALINETTE. Pourquoi avez-vous quitté votre emploi précédent ?
NORA. J’y étais très bien, mais je ne me voyais pas y restant toute ma vie. J’ai préféré démissionner.
STALINETTE. Vous n’êtes pas ce genre de personnes qui, lorsqu’elles veulent quitter une entreprise, laisse pourrir la situation jusqu'à ce qu’elles se fassent licencier plutôt que d’affronter leurs responsabilités ?
NORA. Pas vraiment !
STALINETTE. Quelles sont vos prétentions ?
NORA. Mon entreprise précédente évaluait mes compétences à 3993 euros. J‘ai retenu le chiffre car j’ai failli réclamé 6 euros d’augmentation pour qu’il y ait trois 9 de suite. (Un temps). J’aimerais bien ne pas régresser.
STALINETTE. Je m’en voudrais. Keféton peut aller jusqu’à 4500.
NORA. C’est parfait ! Quel est l’évémère de cette entreprise ?
STALINETTE. L’actionnaire principal qui vient malheureusement de décéder.
NORA. Je suis désolée.
STALINETTE. On ne le voyait jamais. Voilà longtemps qu’il avait confié le leadership au père du jeune homme que vous venez de croiser. (Satisfait). Quant au leader psychologique, vous l’avez devant vous.
NORA. Je l’avais deviné.
STALINETTE. Je vais vous raccompagner. Au fait, la question est un peu traditionnelle, vous m’en excuserez, quels sont vos qualités et vos défauts ?
NORA. (Regarde en l’air, sourit puis affronte son regard). Je préfère commencer par mes défauts. J’ai un besoin maladif que tout soit en ordre autour de moi. Il m’est arrivé de plaquer un garçon simplement parce qu’il ne remettait pas convenablement sa brosse à dents.
STALINETTE. Et votre principale qualité ?
NORA. L’amour de la vérité.
STALINETTE. Votre écriture en témoigne.
NORA. Je lui dirai.
STALINETTE. A votre écriture ?
NORA. Je plaisantais.
STALINETTE. Nous aimons la plaisanterie à Keféton.
ACTE 3
SCÈNE 1
Nous sommes dans le bureau de Ferdinand. Maude boit un café. Albert entre.
ALBERT. (Entrant). Maude, je suis content de vous voir.
MAUDE. Je suis débordée.
ALBERT. J’ai une surcharge pondérale au niveau du travail et je voulais savoir si vous ne pourriez pas me prêter votre secrétaire.
MAUDE. Je vous l’ai dit, je suis débordée. Demandez à la boîte d’intérim à côté. Je crois qu’ils en ont en rayon.
ALBERT. Oui mais leur stock n’est pas toujours de première qualité.
MAUDE. (Câline). Mais souvent de première fraîcheur, laissez-vous tenter !
SYLVIE. (Entrant). Vous avez vu le nouveau distributeur de boisson qu’ils ont installé dans le hall.
ALBERT. Oui !
MAUDE. Comme tout le monde, tôt ce matin.
SYLVIE. Quelle connerie ! Il ne manquerait plus qu’une sono pour ouvrir une discothèque !
MAUDE. (Volontairement méchante). Transmettez le message au fils du patron, il paraît que vous êtes bien introduite.
SYLVIE. (Sur le même ton). Ne parlez pas de ce que vous ne connaissez pas !
ALBERT. A notre avis, vous commettez une erreur de calcul. Le fiston n’a pas l’ombre d’un pouvoir !
MAUDE. Au contraire !
SYLVIE. Mais je m’en fous. Peut-être aurez-vous du mal à me croire ? Mais je suis avec Ferdinand, uniquement par goût. Quand je quitte cette boîte, je pense à tout sauf à elle. Contrairement à certains qui magouillent le jour et tremblent la nuit.
Elle sort, fâchée.
SCÈNE 2
MAUDE. (Haineuse). Sale petite intrigante ! Et elle prétend avoir l’esprit Keféton.
ALBERT. En tout cas, elle fait un mauvais calcul. Madame le directeur aura sa peau et Ferdinand n’y pourra rien.
MAUDE. Tant mieux ! Que pensez-vous de la nouvelle ?
ALBERT. J’aurais tendance à m’en méfier ! Madame le directeur l’aime bien.
MAUDE. Ca lui passera ... Ca lui passe toujours.
ALBERT. (Sentencieux). Trop près du soleil, les ailes vous brûlent.
MAUDE. (Elle va bloquer la porte). Patience !
ALBERT. Que faites-vous ?
MAUDE. Prenez-moi !
ALBERT. Ici ?
MAUDE. Et Maintenant !
ALBERT. Mais...
MAUDE. Allez, cette petite dinde m’a échauffée.
ALBERT. Vous avez lu la note de Madame le directeur déconseillant l’affectif entre les membres de l’entreprise ?
MAUDE. L’affectif n’a rien a voir là-dedans. Nous sommes pleinement et particulièrement physiques. Allez !
Il la prend.
ALBERT. Je suis un cadre.
MAUDE. (Jouissant). Oui.
ALBERT. Je suis un cadre.
MAUDE. Oui.
ALBERT. Je suis un cadre.
MAUDE. Encore !
ALBERT. Je suis un cadre sup.
MAUDE. Encore, c’est bon !
ALBERT. Savez-vous ce qu’il leur fait aux petites secrétaires le cadre sup. que je suis ?
MAUDE. Oui, je le sais. Mais répétez-le moi, j’aime.
ALBERT. Vous savez ce qu’il leur fait ?
MAUDE. Redites-le me le ... Ciel, j’en perds mon français ... Je vous en prie !!!!
ALBERT. Il les méprise.
MAUDE. (Déçue). Oh !
ALBERT. Il leur cache des punaises renversées dans les touches de leur ordinateur.
MAUDE. Oh oui ! Encore ! Il est bon.
ALBERT. Il les oblige à se dépêcher à boire leur café brûlant dans son bureau.
MAUDE. Oh oui ! Le coup du café brûlant, j’aime. Encore !
On essaye d’entrer.
ALBERT. Je suis un cadre (s’énervant). Je suis un cadre !
MAUDE. Encore !
ALBERT. Je suis un cadre sup., cadre sup., sup. sup. sup.
MAUDE. Oui encore, viens ! Plus vite, encore, vas-y !
ALBERT. Je suis ... Tu veux que je te le dise ?
MAUDE. Oui dis-le-moi !
ALBERT. Je suis un manager !
MAUDE. Ouiiiiiiiiiiiiii !!!!!!!!!!!!
SCÈNE 3
Albert et Maude se remettent de leurs émotions. Albert va ouvrir la porte. Nora rentre.
NORA. (Entrant). Ca va ?
MAUDE. (Au culot). Nous étions en train de faire du virtual reality. Vous en avez certainement entendu parler.
NORA. (Comme si elle connaissait). Et alors ? Comment ça s’est passé ?
MAUDE. Très bien, nous avons simulé une interaction dans l’entreprise et ...
ALBERT. Et Maude a gagné. Difficilement !
MAUDE. D’où ce cri de joie que vous avez peut-être ouï au travers de la porte.
NORA. (A Maude). Félicitations !
ALBERT. Nous utilisons ce bureau, vu que son occupant n’est quasiment jamais là.
NORA. J’espère que la prochaine fois, je pourrai y participer.
ALBERT. (Que la perspective agrée). Avec joie !
MAUDE. Je dois vous laisser, j’ai tellement de travail.
ALBERT. Moi aussi.
MAUDE. Je dois dire que cette expérience m’a redynamisée.
ALBERT. Et moi alors !
Ils sortent.
SCÈNE 4
Nora s’installe.
FERDINAND. (Entrant). T’es là ?
NORA. (Ironique). Bien vu !
FERDINAND. Comment ça va avec Stalinette ?
NORA. Elle m’adore presque autant qu’elle te déteste.
FERDINAND. C’est réciproque !
NORA. A tel point qu’il est dangereux de te fréquenter.
FERDINAND. Que veux-tu dire ?
NORA. Ton petit flirt est dans le collimateur.
FERDINAND. Sylvie ?
NORA. Evidemment, pas moi. (Un temps. Le regardant). Je suis une femme de goût !
FERDINAND. (Inquiet). Que lui veut-on ?
NORA. Elle n’a pas l’esprit Keféton.
FERDINAND. Ca ne veut rien dire !
NORA. La raison d’Etat non plus et on l’utilise depuis des siècles.
FERDINAND. Que lui reproche-t-on vraiment ?
NORA. De trop fréquenter ton bureau.
FERDINAND. Qui lui a dit ?
NORA. (Navrée par tant de naïveté). Ton idylle est tellement discrète que tout le monde est au courant.
FERDINAND. Pourtant, je prends toutes les précautions possibles.
NORA. (Ironique). A mon avis, c’est ça le problème.
FERDINAND. (Voulant lui rendre la pareille). Elle est au courant de ta relation avec le gardien ?
NORA. Oui, je lui ai expliqué qu’elle était purement physique et qu’il n’y avait aucun sentiment entre nous. Elle a adoré ça !
FERDINAND. Pauvre Sylvie, son amour pour moi est un mystère ! Je me demande parfois ce qu’une fille aussi intelligente et dynamique peut me trouver.
NORA. Rassure-toi, ce n’est pas physique !
FERDINAND. Qu’est-ce qui est le mieux au fond ? Une relation sentimentale comme nous ou physique comme vous ?
NORA. Sache, graine de manager, qu’une des conséquences lorsque l’on est une Stalinette est de ne jamais entendre la vérité.
FERDINAND. Tu aurais un faible pour Francis ?
NORA. Entre nous, je crois bien !
FERDINAND. Il le sait ?
NORA. Je lui tiens le même discours qu’à Stalinette.
FERDINAND. Pourquoi ?
NORA. Pour le protéger. C’est toujours le plus bas placé qui saute.
FERDINAND. Outre son emploi, tu n’essayerais pas de te protéger contre tes propres sentiments.- ?
NORA. Et dis donc, c’est qui la psychocadrologue d’entreprise, Toi ou moi ?
FERDINAND. Pardon ! (Un temps). J’aimerais que Sylvie ne perde pas son emploi par ma faute. Je suis un peu amoureux.
NORA. Un peu plus ou un peu moins qu’elle ?
FERDINAND. Qu’importe !
NORA. Un peu plus à mon avis.
FERDINAND. Ce n’est pas dit. Il y a aussi ma prestance qui entre en ligne de compte.
NORA. Quand elle va voir que son prince prestant n’est même pas capable de la défendre contre une connasse alors que son père est P.D.G. de la boîte, elle va retomber de haut. (Jouant la chanson de Brel). Non, Jef, t’es pas tout seul ...
FERDINAND. Très drôle ! (Croyant avoir trouvé). Tu pourrais l’aider ? Elle t’aime bien
NORA. Tu sais mieux que moi que lorsque Stalinette a quelqu’un dans le nez, personne n’y peut rien à l’exception de ton père.
FERDINAND. Tu pourrais essayer ! Tu me dois bien ça !
NORA. Que veux-tu dire ?
FERDINAND. (Plus menaçant qu'il ne le voudrait). Je te rapporte 4500 euros par mois.
NORA. C’est du chantage ?
FERDINAND. (regrettant). Non !
NORA. (Explosant. Outrée). Salaud, comment oses-tu me faire un truc pareil ?
FERDINAND. Mais
NORA. Tes problèmes de cul, j’en ai rien à foutre. Mais celui qui tente de me faire chanter, en général, le paie très cher. Tu vas apprendre à me connaître, Don Juan !
SCÈNE 5
Elle ouvre la porte et voit Sylvie.
NORA. (Méchante). Tiens Sylvie, quelle bonne surprise ! J’ignorais que tu étais encore dans la boîte.
Elle sort.
SYLVIE. Qu’est-ce qu’elle veut dire ?
FERDINAND. Rien !
SYLVIE. J’espère qu’elle blague. C’est vraiment pas le moment que je perde mon job !
FERDINAND. (se voulant rassurant). Elle blague.
SYLVIE. Vous vous êtes disputés ?
FERDINAND. Apparemment !
SYLVIE. (Jalouse). Et ça a l’air de t’inquiéter ?
FERDINAND. Non !
SYLVIE. Rattrape-la, si tu veux !
FERDINAND. Tu crois ?
SYLVIE. Bien sûr !
FERDINAND. J’y vais ?
SYLVIE. Je te le demande.
FERDINAND. (Sentant confusément qu'elle ne pense pas ce qu'elle dit). Non finalement, je n’y vais pas !
SYLVIE. Comme tu veux.
FERDINAND. Tu préfères que je n’y aille pas.
SYLVIE. Non !
FERDINAND. Si !
SYLVIE. Tiens, au fait, je venais te rendre ton bouquin.
FERDINAND. Déjà !
SYLVIE. Oui !
FERDINAND. Tu lis vite !
SYLVIE. (Un peu mal à l'aise). Oui !
FERDINAND. Ca t’a plu ?
SYLVIE. Franchement, c’est un peu soporifique !
FERDINAND. (En homme qui veut absolument que sa conquête partage ses intérêts). Pour apprécier la qualité d’une poésie, tu dois la lire à haute voix.
SYLVIE. (En femme résignée). Ah bon !
Il ouvre le bouquin et commence à lire.
FERDINAND. Écoute !
Oh ! Qui fera surgir soudain, qui fera naître
Là-bas, tandis que seul je rêve à la fenêtre
Et que l’ombre s’amasse au fond du corridor,
Quelque ville mauresque, éclatante, inouïe
SCÈNE 6
STALINETTE. (Entrant). Bravo ! Quel talent. Vous avez trouvé un titre ?
FERDINAND. (Répondant). Rêverie !
STALINETTE. (Très critique d'art). Pas mal ! Mais un peu commun, je préférerais "éclatement". (Un temps). Qu’en pensez-vous ?
FERDINAND. Pas grand chose !
STALINETTE. De toutes façons, c'est bien connu : les auteurs sont incapables de trouver le titre percutant. Tous les éditeurs vous le diront.
FERDINAND. Je ne suis pas l’auteur.
STALINETTE. (Déçue). Dommage, quel talent ! Je vous aurais aidé, j’aime le talent. Mon rêve, étant jeune, était de devenir mécène.
FERDINAND. (Préparant un mauvais coup). Vous voulez son adresse ?
STALINETTE. (Sincère). Ce serait vraiment fair-play de votre part. Franchement, Ferdinand, c’est un geste qui vous honore. (Enthousiaste. Presque sympa). J’ai toujours été fascinée par le monde artistique et n’ai malheureusement pas beaucoup de talents dans ce domaine. Si, en me faisant rencontrer votre ami, vous me permettiez d’y être utile, vous n’auriez pas affaire à une ingrate. Vous pouvez me croire. M’eussiez-vous connue dans un autre univers, vous auriez eu une meilleure opinion de moi. Ici, je suis dure, parce que le monde de l’entreprise est dur. Mais, dans un domaine artistique, ce n’est pas pareil et je saurais y renvoyer l’ascenseur.
FERDINAND. (Grand seigneur). Aucun problème !
STALINETTE. (Heureuse). Vraiment ?
Elle prend du papier.
Je suis une gamine. Gamine mais efficace nom, prénom, rue, arrondissement.
FERDINAND. (Sur le même ton). Hugo, Victor, panthéon, Paris, 5ème. (Un temps). Métro Luxembourg.
STALINETTE. (Du ton glacé de celle qui vient de recevoir une douche froide). Ferdinand, pouvez-vous me laisser votre bureau ?
FERDINAND. (Boudeur). Encore !
STALINETTE. S’il vous plaît !
FERDINAND. Je vais aller m’acheter des compacts.
Il sort.
SCÈNE 7
SYLVIE. (Gênée d'avoir assisté à la scène). Je suis désolée.
STALINETTE. (Ayant repris le dessus). Ne le soyez pas ! Au XIXème siècle, j’aurais pu être celle qui aurait découvert Victor Hugo. La question piège aux examens des meilleures universités de France : "Quelle est celle qui a lancé Victor Hugo ? ... Barbara Têtard !". Enfin, pas de regrets inutiles. Cette aventure me conforte dans la perspicacité de mon jugement. Le passé est le passé, le futur nous appartient. (Un temps). Sylvie, il faut que je vous parle.
SYLVIE. Je vous écoute.
STALINETTE. Il paraît que vous n’appréciez pas notre distributeur de boissons ?
SYLVIE. Hein !
STALINETTE. Répondez-moi !
SYLVIE. C’est vrai que je le trouve assez ridicule.
STALINETTE. Vous oubliez que vous gagnez de l’argent avec ce distributeur.
SYLVIE. Moi ?
STALINETTE. Vous ! Keféton reçoit 5% du Chiffre de vente. Et Keféton, c’est vous. Donc, vous gagnez de l’argent.
SYLVIE. Ma critique portait sur la couleur jaune criard.
STALINETTE. Et bien, cette couleur est là pour que le personnel de Keféton consomme plus. Plus il consomme, plus Keféton gagne d’argent. Donc plus vous gagnez d’argent, puisque Keféton, c’est vous !
SYLVIE. Alors, il y quelque chose que je ne comprends pas !
STALINETTE. Je suis là pour l’expliquer.
SYLVIE. Sur la couleur, il est écrit Orangeade ! Or, il n’y a pas de Orangeade !
STALINETTE. Je leur ai posé la question ! Ils m’ont dit que les gens préféraient la limonade.
SYLVIE. (N'arrivant pas à prendre la conversation au sérieux). Pourquoi n’a-t-on pas mis limonade ?
STALINETTE. Parce que c’est Orangeade France qui distribue !
ALBERT. (Entrant). Barbara pourrai-je vous parler ?
STALINETTE. (Énervée d'être interrompue). Un instant Albert ! (Transférant son énervement vers Sylvie). En plus, cette couleur jaune qui vous gène est la couleur de notre département administratif. Or le distributeur se trouve au niveau de notre département administratif. Et cette marque de reconnaissance de la direction stimule le département administratif de Keféton.
SYLVIE. (N'en pouvant plus). Si Orangeade France s’adapte au département administration de Keféton !
Elle sort.
SCÈNE 8
STALINETTE. (Haineuse). En plus elle a le culot de se moquer du département administratif de Keféton !
ALBERT. Je crois qu’elle n’a pas l’esprit d’entreprise !
STALINETTE. (Le reprenant d'une voix terrible). L’esprit Keféton ! Ici l’esprit d’entreprise, c’est l’esprit Keféton.
ALBERT. (Craintif). En tout cas, elle ne l’a pas !
STALINETTE. Quel est son contrat ?
ALBERT. On a oublié de lui en faire signer un !
STALINETTE. Tant mieux !
ALBERT. Attention ! Pas de contrat, pas de clause de non-concurrence. Et je sais que, son physique aidant, elle connaît personnellement quelques concurrents !
STALINETTE. Il faudra prendre ce paramètre en ligne de compte. (Un temps). Vous vouliez me parler ?
ALBERT. J’ai examiné, à votre demande, les conséquences du réengagement de Laurence. Il entraîne un sureffectif au niveau du 4ème étage.
STALINETTE. Comment peut-on y remédier ?
ALBERT. Que pensez-vous de Stéphanie Brillant ?
STALINETTE. Son nom est justifié. Il paraît qu’elle est remarquable.
ALBERT. Son contrat à durée déterminée se termine fin de semaine.
STALINETTE. (Ennuyée de virer la jeune fille). Vous n’avez personne d’autres ?
ALBERT. (Désolé). Je ne vois pas !
STALINETTE. C’est dommage, ne pourrait-on pas licencier ?
ALBERT. Licencier une personne pour la remplacer par une autre réengagée après avoir été elle-même licenciée ! Difficile à défendre aux prud’homme ?
STALINETTE. Nous ferons face à nos responsabilités.
Elle téléphone.
Monsieur le Président ... Barbara Têtard. Je vous prie de m’excuser de vous déranger, mais vous m’avez demandé de vous prévenir lorsqu’une décision délicate doit être prise contre une de nos collègues et néanmoins amies n’ayant pas encore atteint un certain âge. (Un temps). Stéphanie Brillant. (Un temps). Je vous remercie, Monsieur le Président.
Elle raccroche et d'une voix sans pitié.
Albert, vous pouvez signifier à Mademoiselle Brillant que Keféton n’a plus besoin d’elle.
ALBERT. (Ennuyé). Ce sera délicat !
STALINETTE. Pourquoi ?
ALBERT. Elle est persuadée de signer un contrat à durée indéterminée lundi.
STALINETTE. De quel droit ?
ALBERT. On le lui a promis.
STALINETTE. Et bien, on s’est trompé !
Albert hésite à l'idée d'une conversation pénible. Stalinette le met calmement en face de ses responsabilités.
Vous savez, Albert, si c’était pour faire des choses faciles, vous ne recevriez pas le salaire que Keféton vous accorde.
SCÈNE 9
NORA. (Entrant). Je vous dérange, je repasserai !
STALINETTE. Qui vouliez-vous voir ?
NORA. Vous ! Je voulais vous faire part d’une observation concernant le planning d’efficacité.
STALINETTE. Importante ?
NORA. Utile, je crois
STALINETTE. (Très dure à Albert). Albert, une tâche urgente vous appelle. Je crois ?
ALBERT. Oui !
STALINETTE. Et bien, exécution !
Il sort.
NORA. (Admirative). Dites donc !
STALINETTE. Il faut savoir de temps en temps rappeler au personnel d'encadrement qui est le véritable chef !
NORA. J’ai parfois l’impression de suivre un stage de management !
STALINETTE. Normal, nous sommes pareilles. Alors cette observation ?
Elle lui montre un graphique.
NORA. Regardez ! Si au lieu de situer les courbes sur une base journalière, on le fait sur une base horaire, on constate une baisse considérable de notre productivité entre 14 et 15 h 30. Et ce, tous les jours de la semaine !
STALINETTE. (Réfléchissant). Juste après le repas !
NORA. J’ai fait analyser la nourriture de chaque employé (d'une voix prudente) à l’exception des gens du 5ème étage, évidemment !
STALINETTE. C’est une erreur, il n’y a aucune raison que nous bénéficions d’un traitement spécial !
NORA. Je crains qu’il n’eût point modifié la moyenne ! Regardez !
STALINETTE. Quel excès de calories !
NORA. C’est un euphémisme !
STALINETTE. Que préconisez-vous ?
NORA. L’euphagologie. Un régime, à la fois draconien et scientifique. Ca fait fureur aux USA allant jusqu’à augmenter la productivité de 19 % l'après-midi. J’ai calculé que si nous faisions seulement 15%, nous pourrions diminuer notre masse salariale de 10 points. Sans compter les économies réalisées au niveau du budget cantine.
STALINETTE. Décidément, plus j’avance et plus je sens que j’ai eu du pif en vous engageant. J’ai dit "pif". Ne considérez pas cette expression comme de la familiarité mais comme une marque de confiance ! De temps en temps, j’oublie ma fonction de directeur.
NORA. Et je vous en remercie ! Vu l’innovation de cette méthode, ne trouveriez-vous pas opportun que nous la testions d’abord au 5ème étage ?
STALINETTE. Je suis d’accord avec vous à 100%. Vous vous en occupez ?
NORA. Volontiers !
STALINETTE. Que pensez-vous de Sylvie ? Franchement !
NORA. Franchement, je la trouve bonne. Elle est efficace et fait tout ce qu’elle peut pour se rendre utile.
STALINETTE. (Ennuyée par cette réponse). Justement, le fait qu’elle éprouve le besoin de se rendre indispensable ne témoigne-t-il pas d’un grave problème psychique que l’on peut apercevoir grâce à cette suradaptation ? Dans cette hypothèse, nous savons, et heureusement pour l’entreprise, que la suradaptation débouche sur de la fébrilité. Voilà pourquoi elle ne sera jamais cadre.
NORA. J’ai dit qu’elle était compétente. Je n’ai point parlé de promotion.
STALINETTE. (Au téléphone). Sylvie, pourriez-vous venir s’il vous plaît ? Je suis dans le bureau de Ferdinand
Elle raccroche et s'adresse à Nora.
Excellente votre idée ! Continuez à avoir ce genre d’initiatives. Keféton sait récompenser les initiatives.
NORA. Vos paroles m’encouragent. Je le dis sans fioritures.
STALINETTE. Grâce à votre idée de repas ! Nous allons créer une nouvelle culture d’entreprise. Soyez fière, vous en êtes l’initiatrice.
Nora sort et Sylvie rentre.
SCÈNE 1O
SYLVIE. Vous vouliez me parler ?
STALINETTE. Oui ! Je voulais m’excuser pour tout à l’heure. Vous savez, mon job n’est pas de tout repos. De temps en temps, mes nerfs lâchent. Nous avons décollé quelques timbres.
SYLVIE. Pardon !
STALINETTE. Vous ne connaissez pas cette technique d’analyse ?
SYLVIE. Non !
STALINETTE. La vie collective nécessite l’accumulation de frustrations, même à Keféton. Ces frustrations, nous les appelons timbres. Et il est préférable de décoller ces timbres au fur et à mesure que de les arracher tous d’une fois. Lorsque vous avez un léger mouvement d’humeur, vous décollez un timbre. Si vous haussez les épaules, vous en décollez deux. Si votre partenaire vous vexe par ce que les Romains appelaient un lapsus linguae, que nous appelons bêtement lapsus, en réalité, il décroche trois timbres d’un coup. Le danger, c’est que si nous ne décollons pas quelques timbres de temps en temps, ceux-ci s’accumulent. Par exemple, vous êtes divorcée ?
Elle opine.
Et bien, lorsque vous avez divorcé, vous avez d’un coup arraché 50 timbres accumulés. Une grève aussi, c’est 50 timbres.
SYLVIE. (Incrédule. D'une voix naïve). Et si j’avais haussé les épaules 25 fois de suite, je n’aurais pas divorcé ?
STALINETTE. (Gênée par cette réponse). Voilà ! Probablement !
SYLVIE. (Souriante). La prochaine fois !
STALINETTE. Oui, tout ça pour vous dire qu’il est normal de devoir de temps en temps supporter des actes de nervosité de ses supérieurs, comme de ses inférieurs, d’ailleurs. J’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur.
SYLVIE. Non, mais si je puis me permettre ...
STALINETTE. J’aime la franchise.
SYLVIE. Vous vous laissez parfois trop influencer par certains flatteurs qui...
STALINETTE. (L'interrompant). C’est possible ! Je tâcherai à l’avenir de mieux mesurer le pour et le contre.
SYLVIE. Je sais que ça ne doit pas toujours être facile.
STALINETTE. Trop aimable ! Au fait, vous n’avez toujours pas de contrat chez nous ?
SYLVIE. Non !
STALINETTE. Vous êtes bien imprudente ! Seule ... Avec un enfant ... J’admire votre confiance. J’ignorais complètement votre situation et c’est en remettant de l’ordre dans mes dossiers que Nora me l’a fait remarquer.
SYLVIE. En effet, j’avais oublié aussi.
STALINETTE. Si nous remédions à cette situation, qu’en pensez-vous ?
SYLVIE. Volontiers !
STALINETTE. C’est votre intérêt. Je ne souhaite pas votre départ. Mais si, un jour, vous travaillez ailleurs, n’oubliez pas d’exiger un contrat. Croyez-en mon expérience, le monde hors Keféton, est impitoyable.
SYLVIE. J’imagine !
STALINETTE. Le voici !
Sylvie le lit. Stalinette la culpabilise.
Vous n’avez pas très confiance. Vous avez raison, il faut toujours se méfier de tout.
SYLVIE. Il est antidaté !
STALINETTE. En cas de faillite, cela faciliterait le payement de vos indemnités ! Continuez à lire, vous allez sûrement encore découvrir des anomalies !
SYLVIE. J’ai fini, je lisais pas , je ...
Elle signe. Stalinette le dépose sur le bureau.
STALINETTE. Vous m’excusez quelques secondes.
Elle téléphone.
SYLVIE. Je vous en prie.
STALINETTE. Vous êtes bien aimable. (Au téléphone). Monsieur le Président ? C’est encore moi. Je vous téléphone pour la même raison que tout à l’heure, si vous voyez ce que je veux dire. ... (Assez fort). Sylvie Le Vendeur
Sylvie sursaute et regarde Satinette qui mettant la main sur le combiné dit à voix basse.
Si nous mangions ensemble, nous décollerions quelques timbres.
Elle opine de la tête. Stalinette ôte sa main du combiné.
Alors Monsieur le Président, ai-je votre autorisation ? ... Merci Monsieur le Président.
Elle raccroche.
SYLVIE. Vous l’avez eue ?
Un temps. Stalinette ne comprend pas.
Votre autorisation.
STALINETTE. (Adorable). Cet homme ne sait rien me refuser.
SYLVIE. Cela doit être plus simple pour diriger !
STALINETTE. Je ne vous le fais pas dire. On y va ! Je vous invite.
ACTE 4
SCÈNE 1
Le bureau de Ferdinand est préparé pour un repas diététique. Stalinette, Sylvie, Maude et Albert sont déjà installé. Ferdinand est assis à son bureau.
STALINETTE. Comment cela s’est-il passé avec Stéphanie ?
MAUDE. Pas de problème !
SYLVIE. (Se mêlant de ce qui ne la regarde pas). Je croyais qu’elle était licenciée.
STALINETTE. (Irritée). Ce n’est pas le terme exact. Elle avait un contrat à durée déterminée qui se termine ce vendredi et n’a pas été reprise. Qu’elle ait tenté de faire passer cette événement prévisible et somme toute naturel pour du licenciement témoigne qu’elle n’a pas l’esprit Keféton.
MAUDE. (Satisfaite). J’ai réussi à la convaincre d’assurer son rendez-vous de lundi.
ALBERT. (Professionnel). Il était, en effet, impossible de la remplacer. Laurence ne sera opérationnelle qu’en fin de semaine prochaine.
STALINETTE. (Adorable). La pauvre Laurence était allée en vacances se remettre de ses émotions.
FERDINAND. Comment va-t-on payer Stéphanie ?
ALBERT. Une rémunération équivaudrait à un engagement à durée indéterminée. Si elle nous attaque au prud’homme, on doit la réengager.
MAUDE. (Triomphante). Elle a accepté de rendre gratuitement ce service à Keféton.
SYLVIE. (Incapable de se taire). Elle dit qu’Albert lui a fait comprendre que si elle acceptait, elle serait définitivement engagée. Que c’était une sorte de test !
ALBERT. (Fier). Je ne lui ai fait aucune promesse concrète.
SYLVIE. Elle croit le contraire.
MAUDE. Typique de ces gens de croire ce qu’ils ont envie de croire.
STALINETTE. De toute façon, je la détromperai.
FERDINAND. Quand ?
STALINETTE. Lundi, quand elle reviendra de son rendez-vous. (Un temps. D'une voix dure en réponse au regard de Ferdinand). J’agis dans l’intérêt supérieur de Keféton avec la pleine confiance de votre père. (Un temps). Enfin, j’aimerais que nous ne parlions pas boulot à table. La fonction d’un repas est de nous détendre. Tout le monde a-t-il étudié les livres que notre collègue et néanmoins amie Nora nous a fournis ?
Tous acquiescent sauf Ferdinand. Stalinette s'adresse à Sylvie d'une voix pleine de reproches.
Dans ce cas, Sylvie pourriez-vous me justifier votre chemise orange ?
SYLVIE. Pardon ?
STALINETTE. Vous n’avez pas lu que cette couleur excitait l’appétit ? Vous désirez que vos collègues craquent afin d'être bien vue. Le procédé est malhonnête, permettez-moi de vous le dire. Je vous prierais d’enlever cette chemise.
Elle obéit. Le PDG entre, accompagné de Nora.
PRÉSIDENT. Bonjour ! Le moral est bon ? La santé est bonne ? Tout va bien ?
Les autres en choeur. Tout va bien, Monsieur le Président !
STALINETTE. (Allusion au chorus). On vous a fait une surprise !
ALBERT. Bonne, j’espère !
STALINETTE. Monsieur le Président sait que l’unanimisme est source d’efficacité.
MAUDE. Barbara, je tenais à vous dire quelque chose.
STALINETTE. Je vous écoute.
MAUDE. Cela fait plusieurs années que nous travaillons pleinement et particulièrement ensemble et je crois pouvoir l’affirmer publiquement votre management nous apporte un globalisme transcendantale de notre destinée préétablie, une sorte d’harmonie Leibnizienne dont nous, vos cadres, sommes une sorte de monade intermédiaire de la monade universaliste.
Nora lance un applaudissement saccadé, accompagnée d’Albert et de Maude et du PDG. Sous le conseil de Ferdinand, Sylvie se joint aux applaudissements.
STALINETTE. Votre spontanéité me touche. Merci, c’est trop !
PRÉSIDENT. Comme quoi la compétence finit toujours par être populaire ! J’ai appris, parce que je m’y suis mis aussi, que l’on venait de créer un centre de cryothérapie. Ca consiste à forcer certains endroits du corps à dépenser deux fois plus d’énergie.
STALINETTE. (Intéressée). Comment ?
PRÉSIDENT. En y posant des glaçons. C’est très efficace pour la graisse du cou.
NORA. Aussi appelée la bosse du bison.
STALINETTE. Comme c’est amusant !
PRÉSIDENT. (A son fils). Ca ne te ferait pas de mal.
STALINETTE. Votre fils est un dilaté rétracté du front, ce qui veut dire qu’il ne fera jamais régime. A moins d’une mesure drastique.
NORA. (Désespéré). Sans laquelle, bientôt au milieu de nous, il finira par souffrir du complexe de l’orteil.
ALBERT. (Perplexe). Complexe de l’orteil ?
NORA. Seul gros au milieu de maigres.
Le PDG rit.
Ne riez pas, c’est mon angoisse !
STALINETTE. Vous ne risquez rien, la vigilance avec laquelle vous tenez BCH, vous permettra de garder un PID.
SYLVIE. Je ne comprends rien.
PRÉSIDENT. Moi si ! Une B.C.H., Bonne Création d’Habitude, vous permettra de garder votre P.I.D. , Poids idéal définitif.
STALINETTE. Je vois, Monsieur le Président, que vous n’avez pas pris les livres de Nora à la légère. (Visant Sylvie). Ce n’est visiblement pas le cas de tout le monde.
PRÉSIDENT. Barbara, vous êtes trop sévère. Je suis sûr que notre amie Sylvie se fera un plaisir de combler son léger retard. (N'aimant pas le malaise). Allons, pas de réprimande ! Le repas, c’est d’abord une fête
FERDINAND. On ne s'assoit pas ?
NORA. Nous mangeons debout.
MAUDE. Au fait Albert, avez-vous parlé à votre secrétaire ?
ALBERT. Tout à fait et je dois reconnaître qu’elle s’applique. Les résultats ne se feront pas trop attendre.
MAUDE. Tant mieux ! Cette graisse qui s’étalait autour de ses mollets m’insupportait. C’est contraire à l’image même de Keféton, n’est-ce pas Barbara ?
STALINETTE. En tout cas à la nouvelle image de Keféton. Image que nous devons à Nora. (Regardant Albert et Maude). Je constate avec plaisir que cette nouvelle culture prend.
PRÉSIDENT. (A Albert). Quelles sont les mesures que vous avez prises pour remédier à cet excès de graisse ?
MAUDE. Rien de radical, rassurez-vous ! Albert est bien trop tendre.
ALBERT. Je lui ai interdit les chaussettes et l’oblige à faire des rotations sous la table.
FERDINAND. Et ça ne vous énerve pas de la voir "rotater" à longueur de journée sous le bureau ?
ALBERT. C’est pour la bonne cause !
STALINETTE. Il faudra de la discipline. A commencer par nous-mêmes.
MAUDE. Depuis que nous étudions ce problème, j’ai découvert qu’il faut énormément se méfier des invitations. On ne se rend pas compte. Cette obsession des gens à créer une ambiance chaleureuse, à remplir votre verre si vous avez eu la faiblesse de le vider et à vous proposer des amuse-gueule provoquant la soif ... Hier soir, j’ai eu le malheur de signaler à mes hôtes que je faisais attention. Ils m’ont terrorisée en essayant de me faire manger pour se déculpabiliser de leurs propres excès alimentaires. (Un temps. D'une voix dure). J’ai perdu des amis !
STALINETTE. Ce n’était pas de vrais amis ! Dans ces cas, vous n’acceptez qu’un fond de whisky dans un grand verre d’eau gazeuse. Tant que votre verre est à moitié plein, notre ennemi ne s’aperçoit pas que nous ne buvons pas. Puis, c’est moi qui présente les amuse-gueule.
ALBERT. Subtile !
STALINETTE. Au repas, je demande un peu d’eau pour accompagner le vin. Naturellement, je ne touche qu’à l’eau. Ils n’y voient que goutte. Je prends beaucoup de sauce, ça les flatte. Mais je la place à côté des aliments.
ALBERT. L’âpreté de cette lutte contracte votre estomac, accroissant ainsi votre efficacité.
NORA. (Servant). Pour commencer un amfépramone pour chacun.
FERDINAND. C’est un médicament !
ALBERT. Non, un coupe-faim !
FERDINAND. Je refuse de prendre des médicaments lorsque je ne suis pas malade.
MAUDE. Petit cachottier, vous profitez du fait que les adipocytes masculins se vident mieux de leur graisse que les féminins et vous permettent de maigrir plus facilement.
NORA. (Servant). Et voici l’amuse-gueule ! Un petit biscuit salé pour chacun accompagné d’un grand verre d’eau.
STALINETTE. Le sucre attise l’appétit.
PRÉSIDENT. Savez-vous, ma chère, que l’on peut repérer un excès de graisse grâce à l’apparition d’un anneau bleuté au coin de l’oeil appelé gerontoxon ?
MAUDE. (Montrant ses yeux à Stalinette). Rassurez-moi !
STALINETTE. Rassurons-nous !
Ils se regardent.
SYLVIE. (Plaisantant). Vous aussi Ferdinand, rassurez-moi !
FERDINAND. (La regardant). Très joli !
NORA. (Servant). Et maintenant , 10 flocons d’avoine, 10 germes de blé et un bouquet de persil par personne.
STALINETTE. Le tout coloré en mauve afin que leur vue ne développe pas votre appétit.
SYLVIE. De ce côté, c’est réussi !
ALBERT. D’où l’intérêt de lutter contre la patabilité d’un aliment.
FERDINAND. La pataquoi ?
SYLVIE. (Comptant, amusée). J’ai douze flocons !
STALINETTE. Mettez-en deux de côté. Le tout est de manger lentement. L’estomac met 20 minutes pour dire au cerveau : "stop ! J’en ai assez". Si on mange trop vite, on ne lui laisse pas le temps de parler et on le surcharge.
Sylvie sourit. Stalinette la reprend sèchement.
Si ça vous amuse, vous n’êtes pas obligée de rester parmi nous.
ALBERT. J’ai convaincu mon épouse de partir, cet été, en vacances dans un centre d’amincissement subliminal. Nora m’en a dit beaucoup de bien. On vous plonge dans un bain d’algues en vous faisant entendre une musique tandis qu’une voix que vous n’entendez pas vous suggère de modifier votre nourriture.
SYLVIE. Comment peut-elle suggérer puisqu’on ne l’entend pas ?
FERDINAND. Parce qu’elle est subliminale.
NORA. A la sortie, on vous remet la photo d’un mannequin décapité. Vous devez y coller votre visage et fixer, chaque soir, le portrait en répétant "je mincis, je mincis".
SYLVIE. Et vous mincissez ?
ALBERT. Nous mincissons !
FERDINAND. (Se moquant d'Albert). Mince alors !
NORA. (Servant). Et 90 grammes de steak asséché, assoupli par 2 bouquets de persil.
STALINETTE. Ferdinand tente peut-être de mettre Albert en garde contre l’identification à un mannequin. Personnellement, je maigris pour moi et non pour ressembler à quelqu'un d'autre. En d’autres termes, je ne suis pas pondéro-dysmorphophobe.
ALBERT. Moi non plus, je ne suis pas pondéro-dysmorphophobe.
MAUDE. Moi non plus.
FERDINAND. Moi non plus.
NORA. Moi non plus.
SYLVIE. Personne !
STALINETTE. Nous envisageons d’imposer ce genre de repas à tout le personnel.
PRÉSIDENT. (Doctoral). Avant l’Eglise imposait le carême. En quelque sorte, nous la remplaçons.
FERDINAND. (Au Président). Tu crois qu’il faut s’en vanter ?
NORA. (Servant). Et comme dessert, une orange cuite asséchée.
SYLVIE. Je suppose que le jus doit faire grossir.
STALINETTE. Pas de jus, pas de sucre ! Je crois qu’au nom de tous ici, je peux féliciter Nora de son initiative.
Tous applaudissent sauf Ferdinand. Ils le regardent.
FERDINAND. Quand est-ce qu'on mange ?
STALINETTE. (Comme s'il n'avait rien dit). Ne nous éternisons pas, le travail nous appelle. De plus, nous occupons le bureau de Ferdinand et il va finir par nous considérer comme des squatters.
Tous partent emmenant leurs assiettes sauf Sylvie et Ferdinand.
SCÈNE 2
FERDINAND. Quel repas !
SYLVIE. Regarde le contrat qu’elle m’a fait signé !
FERDINAND. Après 10 ans de boîte, quelle efficacité !
SYLVIE. Lis la page 4, l’article 13.
FERDINAND. (Lisant). Si Mademoiselle Le Vendeur quitte l’entreprise, et quel qu’en soit le motif, il lui sera interdit de travailler pour un client actuel ou passé de Keféton ainsi que pour toute entreprise exerçant le même type d’activité. Si elle contrevient à cet engagement, elle payera à Keféton l’équivalent de deux mois de salaire, ainsi qu’une amende de 150 euros par jour travaillé pour un client actuel ou passé de Keféton ainsi que pour toute entreprise exerçant le même type d’activité. (Cessant de lire). T’as signé ça ?
SYLVIE. J’avais pas lu !
FERDINAND. Il faut absolument que tu ailles voir un avocat avec cet exemplaire.
SYLVIE. C’est celui de Stalinette, le mien est chez moi !
FERDINAND. Tu n’en as signé que deux ?
Elle acquiesce. Il déchire la page.
SYLVIE. (L'embrassant). T’es un chou.
SCÈNE 3
NORA. (Entrant). Alors le chou, bien mangé ?
SYLVIE. Je vous laisse !
Elle sort ignorant Nora.
SCÈNE 4
NORA. Alors mon chou, tu ne m’as pas répondu ... Bien mangé ?
FERDINAND. Très drôle !
NORA. Je suis contente que tu apprécies la chose, parce que j’ai encore plein de bonnes idées de ce genre. Je viens de me procurer un livre de management japonais, géant ! Je sens que bientôt, l’esprit Keféton sera de venir une demi-heure plus tôt pour une séance de gymnastique. Et puis j’ai appris que ton petit papa avait fait du saut en élastique ... Ah si l’encadrement de la société pouvait témoigner de l’enthousiasme de son président !!!
FERDINAND. Tu comptes en faire aussi ?
NORA. Ce sera réservé aux hommes, mais nous serons là pour vous encourager. (Rêvant). J’imagine déjà Albert...
FERDINAND. Je meurs de faim.
NORA. Ce matin, j’ai offert à mon petit gardien chéri un de ces breakfasts. Peut-être est-ce parce que c’est nouveau pour moi, mais j’adore entretenir ...
SCÈNE 5
MAUDE. (Entrant). C’est une catastrophe. Stéphanie ne veut plus aller à son rendez-vous.
FERDINAND. Pas si idiote que ça !
MAUDE. Quelqu’un l’a prévenue ! C’est du sabotage ! Nous perdons au moins 12 000 euros. En plus, il faut que ça tombe sur moi ... Sur mon budget.
Elle s'écroule.
Ma courbe d’efficacité va s’en ressentir.
NORA. Allons, allons, Barbara est humaine, elle comprendra.
FERDINAND. Je suis sûr qu’elle redressera légèrement la courbe.
MAUDE. Mais non, ça fait partie des aléas. Et on ne peut pas faire état des aléas. Ca fait partie des aléas. Je sais qui m’a trahi.
NORA. Qui ?
MAUDE. (A Ferdinand). Votre Sylvie !
FERDINAND. Ca m’étonnerait.
MAUDE. Je vous dis que c’est elle. Elle n’a pas l’esprit Keféton ... Elle est contre Keféton ... Elle hait Keféton depuis qu’elle est à cet étage !
NORA. (Cynique). Alors que Keféton ne lui a rien fait.
MAUDE. Je n’ai décidément jamais de chance. Tout ça pour réengager cette Laurence de malheur. On la vire parce qu’elle n’a pas l’esprit Keféton et puis, trois jours plus tard, il faut la reprendre de toute urgence et personne ne sait pourquoi.
NORA. (Menaçante). Une des qualités de Madame le directeur est de savoir reconnaître ses erreurs. Cette qualité participe, selon moi, de l’esprit Keféton. Je comprends, dès lors, mal votre réaction !!!!
Maude sort.
SCÈNE 6
NORA. Finalement, c’est assez marrant le monde de l’entreprise !
FERDINAND. Stalinette a dû trouvé aussi ça drôle au début. (Un temps).
J’espère que ça ne retombera pas sur Sylvie.
NORA. Souhaite-le au contraire, tu pourras la défendre. Ca doit être le pied pour un mec de pouvoir jouer les Zorro.
FERDINAND. Dans ce feuilleton, Zorro est impuissant !
NORA. Je n’ai pas encore interrogé Sylvie sur la question, mais ça ne saurait tarder. (Un temps). Menace de démissionner !
FERDINAND. Mon père ne demande pas mieux ! C’est ma mère qui veut que je travaille ici.
NORA. Déchirant ! Appelle maman !
FERDINAND. (Levant les bras au ciel). Pour soutenir une fille divorcée, avec qui je sors et qui a un enfant. Je ne te dis pas l’ambiance.
NORA. On ne s’en rend pas assez compte dans les banlieues de la déchirure que provoque dans les familles relativement aisées le fait de savoir s’il faut ou non engager le fils de famille comme cadre dans la boîte de papa.
FERDINAND. (Énervé). Oh ça va, il n’y a pas que toi dans la vie !
NORA. On perd son calme, serait-on amoureux ? Dis à maman que l’enfant est de toi.
FERDINAND. (Dur). De toutes façons, j’épouserai qui je voudrai.
NORA. Quel homme ! Encore faut-il qu’elle le veuille. Je crains, en effet, que Zorro ne perde de son aura. (L’imitant). Je sais mon amour que tu vas te retrouver au chômage avec un gosse sur les bras. Je sais que c’est mon père qui a signé ta lettre de licenciement. Mais comprends, c’est ma maman qui a voulu que je sois là.
Elle cesse de l’imiter.
Tarzan va en prendre un coup. Mon pauvre trésor ...
FERDINAND. Épargne-moi ta pitié, s’il te plaît.
NORA. J’ai rarement pitié des lâches. Par contre, la Sylvie, même si elle ne sait plus me blairer, c’est une brave fille.
FERDINAND. Tu te surestimes !
NORA. C’est moi qui ai prévenu Stéphanie.
FERDINAND. C’est vrai ?
NORA. Tu caches mal ta déception.
FERDINAND. Et tu vas le lui dire ?
NORA. Premièrement, Sylvie, en dépit d’un manque manifeste de goût est une brave fille. Deuxièmement, j’ai encore des principes. Conclusion ...
SCÈNE 7
STALINETTE. (Entrant). Excusez-moi ! Je n’ai pas oublié un papier chez vous ?
Elle prend le contrat de Sylvie.
FERDINAND. C’est le contrat de Sylvie ?
STALINETTE. Oui ! Et alors ?
FERDINAND. Pourquoi ?
STALINETTE. Je n’ai aucun compte à vous rendre. Sachez simplement qu’un canapé n’a jamais déterminé la politique de Keféton. Et si c’est le chemin que vous avez choisi, vous ne serez jamais votre père.
FERDINAND. J’espère bien.
NORA. Barbara, c’est moi qui ai prévenu Stéphanie.
STALINETTE. Bien, je vous verrai tout à l’heure.
SCÈNE 8
Sylvie entre.
STALINETTE. Vous tombez bien. (Aux autres). Merci de nous laisser.
Nora sort. Stalinette se tourne vers Ferdinand.
J’ai dit merci de nous laisser.
Ferdinand sort.
SYLVIE. Que se passe-t-il ?
STALINETTE. Vous êtes licenciée.
SYLVIE. Pourquoi ?
STALINETTE. Licenciement économique.
SYLVIE. C’est une blague ?
STALINETTE. Je suis désolée.
SYLVIE. Je viens à peine de signer mon contrat.
STALINETTE. Ce n’est pas ce qu’indique la date. Tant mieux pour vous, vous y gagnez en indemnité.
SYLVIE. Si ça va mieux, on me réengagera.
STALINETTE. Quand on quitte Keféton, c’est pour la vie.
SYLVIE. Légalement, vous devez ...
STALINETTE. Si c’est légal, Albert verra. Il n’empêche que vous n’avez pas l’esprit Keféton.
SYLVIE. (Fâchée). C’est quoi l’esprit Keféton ?
STALINETTE. Votre question vous trahit. Après dix ans de boîte, vous n’y avez toujours pas répondu. Je vous soupçonne même de ne jamais vous l’être posée avant aujourd’hui où il est trop tard. En attendant, je vous prierai de ne pas prévenir les clients car ça fait très mauvais effet.
SYLVIE. Je dirai ce qu’il me plaira. Connaissez-vous le point commun entre tous ceux qui quittent Keféton ? L’indéfinissable bonheur devant la liberté que l’on goûte lorsque l’on n’a plus peur. Ca ressemble au plaisir que l’on ressent lorsque l’on retire une chaussure trop étroite.
STALINETTE. N’oubliez pas que vous êtes liée par une clause de non-concurrence ?
SYLVIE. Dans quel film ?
STALINETTE. (Lui montrant son contrat). Celui que vous avez signé !
SYLVIE. (Le feuilletant). Je ne la vois pas, vous avez dû rêver.
STALINETTE. (Constatant qu’il n’y a rien). Dans ce cas, il est préférable que vous partiez tout de suite.
SYLVIE. D’accord !
STALINETTE. Dès que vous m’aurez signé un papier stipulant votre désir de quitter immédiatement la société.
SYLVIE. C’est ainsi que vous avez obtenu de Justine le payement de deux mois de salaire. Je ne signerai ce papier que lorsque vous en aurez signé un disant que nous nous quittons d’un commun accord.
STALINETTE. Vous me prenez pour un bandit ?
SYLVIE. (Restant). Dans ce cas, je ferai mes deux mois de préavis.
Stalinette prend un papier. Sylvie fait de même.
STALINETTE. Bon puisque vous désirez que nous nous quittions sur ces relations. Voilà votre papier !
SYLVIE. Voilà le vôtre !
Elle sort.
STALINETTE. (Pour elle-même). Elle n’a même pas lu. J’ai manqué de réflexe ! Je vieillis.
ACTE 5
SCÈNE 1
Stalinette boit un café dans le bureau de Ferdinand quand Maude entre.
MAUDE. Je viens vous voir pour mon témoignage.
STALINETTE. Qu’y a-t-il ?
MAUDE. Personnellement, je ne doute pas de votre parole lorsque vous dites que vous avez vu Sylvie partir avec un fichier.
STALINETTE. (L'interrompant). Vous posez mal le problème. La question qui se pose est celle-ci : nous avons la certitude qu’elle est partie avec le fichier client, mais nous n’en avons pas la preuve. Voilà pourquoi, je demande de remplacer la preuve par un témoignage, peut-être discutable formellement mais conforme à la réalité. Croyez-moi ! Je le ferais moi-même, si je n’en étais empêchée légalement par ma fonction de directeur.
MAUDE. Bien sûr, mais cela vous ennuierait si je disais qu’Albert m’a dit qu’il avait vu Sylvie partir avec le fichier.
STALINETTE. (Du ton de celle qui ne veut pas être mêlée à ça). Vous mettez ce que vous voulez. Je n’ai pas à intervenir. Albert est un homme courageux et qui aime la vérité. S’il vous a dit cela, c’est que c’est vrai.
MAUDE. Mais il ne m’a ...
STALINETTE. (L'interrompant. Énervée). Je ne veux pas le savoir ! Keféton a besoin de votre témoignage ! Donnez-le moi !
Elle hésite. Stalinette prend une voix glaciale.
Êtes-vous pour ou contre Keféton ?
Elle le donne à regret.
Merci !
Le téléphone sonne.
Oui Albert, je suis à vous. Vous pouvez venir !
NORA. (Entrant). Qu’est-ce que c’est que cette histoire de témoignage ?
STALINETTE. Pardon ?
NORA. Pourquoi voulez-vous que je témoigne ?
MAUDE. (A Nora). Vous n’avez rien vu non plus ?
NORA. Si ! J’ai vu le fichier dans le bureau d’Albert.
MAUDE. (Intervenant paniquée). Pourtant, il m’a dit qu’il l’avait vu ...
STALINETTE. (L'interrompant). Merci Maude pour votre témoignage.
MAUDE. (Paniquée). Moi, je n’en peux rien, il m’a dit ...
STALINETTE. (Lassée). Merci Maude.
MAUDE. S’il nie, c’est parole contre parole !
STALINETTE. (Dure). Merci Maude !
Elle sort.
SCÈNE 2
NORA. Elle n’a rien volé du tout !
STALINETTE. Et alors ? Il y va de l’intérêt de Keféton. Vous êtes jeune et vous découvrez seulement le monde de l’entreprise. Croyez-moi, l’intérêt de Keféton réclame ce témoignage !
NORA. Mais c’est un faux !
STALINETTE. La vérité n’est-elle d’abord une addition d’intérêt ? Un individu peut faire du tort à 2300 personnes, c’est ma seule vérité.
NORA. Elle se passera de moi. Et puis, qui vous dit que Sylvie veut nous nuire ?
STALINETTE. Je ne peux pas me permettre de prendre le risque.
NORA. Vous êtes parano !
STALINETTE. Une parano qui sait pardonner les fautes professionnelles.
NORA. Je ne vous ai rien demandé !
STALINETTE. Ingrate ! J’ai même toléré vos rapports avec le gardien. Alors que vous savez très bien qu’il est en disgrâce !
NORA. De quoi je me mêle, je baise qui je veux !
STALINETTE. Si vous voulez faire carrière, sachez que vous exercez vos fonctions 24 heures sur 24 et que tout compte. Si j’ai un conseil à vous donner, profitez de votre jeunesse tant qu’elle est un atout.
NORA. Désolée, je préfère les hommes bien faits aux ventrus encravatés ! Et je vais même plus loin, quand j’apprends qu’un de mes amants est riche, je le plaque illico ! Comme ça, il n’y a pas d’ambiguïté !
STALINETTE. (Gentille). J’aime votre personnalité ! Laissons le gardien ! Vous vous en lasserez après quelques conversations. Vous êtes jeune et, en avertissant Stéphanie, vous m’avez prouvé votre idéalisme. Maintenant, il vous faut mûrir. Nous ne vivons pas une époque où l’on vous donne 20 ans pour comprendre le monde et évoluer. La crise aidant, c’est évolue ou crève. Pour cela, il n’y a pas de formation. Je vous pardonne d’avoir averti Stéphanie. En échange, vous témoignez comme je vous le demande. Vous en serez quitte pour quelques petits remords. D'un autre côté, vous aurez payé votre dette envers moi.
Nora prend une calculatrice.
NORA. Encore un mot et vous vous tapez la calculatrice en pleine gueule.
STALINETTE. A votre âge, je l’aurais jetée ! Réfléchissez à votre situation avant de me dire votre décision ! Si je dois me séparer de vous, j’aurai des remords. Mais ne comptez pas sur eux ! J’ai appris à vivre en leur compagnie.
Elle sort.
SCÈNE 3
Nora s’assoit et se met à écrire.
ALBERT. (Entrant). Barbara n’est pas là ?
NORA. Non.
ALBERT. Vous écrivez votre témoignage ?
NORA. Oui !
ALBERT. (Fier). Moi, j’ai déjà fait le mien.
NORA. Vous êtes courageux ?
ALBERT. Dans l’intérêt de Keféton, toujours.
NORA. Je parle de votre courage juridique. Savez-vous que mon père a fait condamner quelqu’un à deux ans de prison pour faux témoignage ?
ALBERT. Et vous ?
NORA. Moi, je pourrai toujours prétendre qu’il y a eu un malentendu. J’ai cru qu’elle emmenait des fiches, mais en fait, elle partait avec autre chose.
ALBERT. Moi aussi !
NORA. Difficilement, le fichier est dans votre bureau. Il vous sera difficile de prétendre que vous ne l’avez pas vu.
ALBERT. Je vais le déplacer !
NORA. Soyez discret ! J’espère qu’elle ne réussira pas à faire témoigner quelqu’un qui l’y aurait vu.
ALBERT. Qui oserait ?
NORA. Ferdinand.
ALBERT. (Inquiet). Deux ans de prison, c’était avec sursis ?
NORA. Ferme. Le type est sorti du tribunal menottes aux poignets.
ALBERT. (Catastrophé). Comment faire ? J’ai une maison à payer moi !
NORA. Dites que Maude vous a affirmé qu’elle avait vu Sylvie partir avec le fichier !
ALBERT. Le problème est le même !
NORA. Juridiquement non. Vous n’avez pas dit qu’elle avait volé, vous avez dit qu’on vous l’avait dit. Le faux témoignage est improuvable. C’est sa parole contre la vôtre. Quant à ce qui se trouvait dans votre bureau, vous n’y avez pas prêté attention.
ALBERT. Merci !
NORA. Si j’ai un conseil à vous donner, ce serait de le poster directement. Si elle le voit, Barbara risque de vous demander de le changer.
ALBERT. J’y cours !
Il sort.
SCÈNE 4
Nora écrit. Stalinette entre.
STALINETTE. Vous avez réfléchi ?
NORA. Oui. Finalement le sort de Keféton est plus important que celui d’un simple individu.
STALINETTE. (Maternelle). Je sais ce que vous ressentez. Il m’a fallu plusieurs années et un licenciement pour comprendre. Vous avez appris en quelques mois, bravo ! Je sais depuis le début que vous irez loin. Croyez-moi, je suis passée par là. On est héroïque jusqu’au jour où on passe près du gouffre. Quand on a vraiment senti le vent du boulet, on comprend que si, des autres on ne fait pas des victimes, on en devient une tôt ou tard.
NORA. (Lisant). Je certifie sur l’honneur que Madame bla-bla bla a, sous mes yeux, emporté le fichier clientèle de la société Keféton. J’ai hésité à témoigner car son incompétence est telle que je me demande ce qu’elle pourrait en faire.
STALINETTE. Excellent ! Mais je me demande si la dernière partie ne risque pas de faire apparaître un règlement de compte.
NORA. J’ai voulu bien faire.
STALINETTE. Oui, mais ...
NORA. Écoutez, je vous la donne, vous la modifiez à votre convenance et puis je la signerai.
STALINETTE. (Lisant). Je certifie sur l’honneur que Barbara Têtard a, sous mes yeux, ... Mais c’est moi !
NORA. Excusez-moi, je suis discrète ! Celle-là, c’est pour quand vous partirez.
STALINETTE. Quittez cette maison immédiatement !
NORA. Vous allez avoir des remords !
STALINETTE. Je n’ai jamais de remords quand j’ai un coup de chance. J’étais sous le charme. Mais si vous ne partez pas maintenant, vous aurez ma peau.
NORA. Confirmez-le moi par écrit ! Je connais le truc.
STALINETTE. Vous me prenez pour un bandit ?
NORA. Vous n’en avez pas le sang-froid !
STALINETTE. Vous vous croyez forte. Mais sachez qu’à votre place, Sylvie aurait témoigné. Voilà pourquoi, vous serez toujours faible.
Francis arrive .
Francis ! Je me demande vraiment ce que vous pouvez venir faire ici. (A Nora). Décidément, si je n’y avais pas pris garde, vous eussiez transformé Keféton en lupanar. Enfin, le problème est résolu.
Elle se tourne vers Francis.
Naturellement, vous êtes libre de poursuivre une idylle qui ne présente plus pour vous, l’ombre d’un intérêt. Sachez simplement que l’on est pour ou contre Keféton ... Mais jamais entre les deux !
Elle sort.
SCÈNE 5
NORA. Pour quelqu’un qui ne devait jamais monter, tu as choisi le moment.
FRANCIS. (Ennuyé). Oui !
NORA. Qu’est-ce que tu as ?
FRANCIS. Un problème !
NORA. (Sincèrement triste). Te fatigue pas, j’ai compris. La fille du 5ème a perdu de son charme. Elle est désolée de n’avoir pu contribuer à ton élévation sociale.
FRANCIS. C’est pas ça !
NORA. Si et c’est pas très beau ! Car t’es la seule chose que je regretterai dans cette maison de fous. Maintenant, va-t-en ! Je n’aime pas que l’on me voie pleurer.
FRANCIS. Mon problème est autre !
NORA. Attends ! Je suis virée, tu me plaques et en plus, il faudrait que je m’occupe de ton problème.
FRANCIS. Pourquoi te plaquerai-je ?
NORA. C’est vrai, j’oubliais les salades que je t’ai racontées. Mon père travaillant au Quai d’Orsay, ma mère fille d’ambassadeur ...
FRANCIS. C’est complètement inventé !
NORA. Pour le moins, très exagéré !
FRANCIS. Je le savais !
NORA. Monsieur sait tout !
FRANCIS. Madame n’a jamais mis les pieds à Toronto dans une université qui n’existe d’ailleurs pas et son adresse dans le XVIIème n’est qu’une simple boîte postale. Néanmoins, madame possède son bac et est incollable sur les racines grecques.
NORA. (Étonnée). T’écoutes aux portes ?
FRANCIS. Tous les bureaux sont sur écoute.
Il sort un micro planqué dans le bureau.
Stalinette passe ses week end à écouter tous les enregistrements. Après moi, car j’ai bidouillé un truc au standard qui me permet de promener mes oreilles dans la boîte. (Souriant). Mais depuis que tu es là, je n’écoute plus que toi !
NORA. Salaud, tu m’espionnais ?
FRANCIS. Quand ça devenait intime, je zappais.
NORA. (Ne le croyant pas). Sûrement ! Espèce de vicieux.
FRANCIS. (S'excusant). A ma place, tu aurais fait pareil ...
NORA. C’est la seule raison pour laquelle je ne t’en veux pas à mort. (Un temps). Dis donc, j’y pense ... Stalinette savait !
FRANCIS. (Confirmant). Depuis le début.
NORA. Complètement fêlée, cette bonne femme. (Coquine). Tu as dû en découvrir des choses ?
FRANCIS. Pas mal ! On m’a toujours appris que la meilleure façon de connaître une boîte était de s’y faire engager comme standardiste, mais à Keféton, c’est au-delà de l’imaginable.
NORA. Tu es entré ici pour connaître Keféton ?
FRANCIS. Oui !
NORA. Tu as des curiosités étranges !
FRANCIS. Il vaut mieux connaître ce que l’on possède.
NORA. ?
FRANCIS. Oui j’oubliais, l’histoire de ma mère couturière au chômage et de mon père camionneur décédé dans un accident de travail, c’est presque aussi vrai que ton Quai d’Orsay ! Je m’appelle Francis de Pinanticour.
Elle rit.
On fait ce qu’on peut.
NORA. Le fou qui est parti en Amazonie !
FRANCIS. C’est moi !
NORA. C’est la meilleure ! Qu’est-ce que j’aimerais voir la tête de Stalinette avant de partir ?
FRANCIS. Tu pars ?
NORA. (Réalisant). C’est vrai ! (Un temps). Ce sera comme tu désires, mon chéri.
FRANCIS. Même si tu me plaques, tu peux rester !
NORA. Pourquoi te plaquerai-je ?
FRANCIS. (La citant). Quand j’apprends qu’un de mes amants est riche, je le plaque illico ! Comme ça, il n’y a pas d’ambiguïté !
NORA. Tout compte fait, je ferai une exception ! Pour cette fois-ci !
Ils s’embrassent.
Dis donc, on va s’amuser !
SCÈNE 6
MAUDE. (Entrant). Vous êtes toujours là ! (Prenant un air condescendant). Madame le directeur m’a appris la triste nouvelle.
NORA. Vous tombez bien Maude, Francis était venu m’entretenir de sa candidature pour un poste plus important. Et comme vous savez ce qui m’arrive, je ne savais où l’aiguiller.
MAUDE. La décision ne m’appartient pas, mais on peut toujours examiner son profil. Voyons d’abord son signe d’évolution personnelle.
Elle s’interrompt et se tourne vers Nora.
Je suis pleinement et particulièrement désolée de travailler devant vous alors que vous êtes dans l’obligation de quitter Keféton.
NORA. Faut pas !
MAUDE. Je tenais à ce que vous le sachiez (reprenant son travail). Épelez-moi votre prénom !
FRANCIS. Francis !
MAUDE. Ah bon ! (Au tableau). Alors F=6 + R=9 + a=1 + n=5 + c=3, le prénom se termine par "is" ou "y" ?
FRANCIS. On ne l’a jamais su !
MAUDE. Comprenez-moi, avec "y", vous obtenez un total de 30, ce qui vous chiffre à 3 alors qu’avec "is" vous arrivez à 7. Ce qui change pleinement et particulièrement votre émotivité.
Elle s’interrompt et se tourne vers Nora.
Je suis pleinement et particulièrement désolée de travailler devant vous alors que vous allez quitter Keféton.
NORA. Faut pas !
MAUDE. Je tenais à ce que vous le sachiez.
FRANCIS. (Parlant de la fin de son prénom). On écrit tantôt l’un, tantôt l’autre.
MAUDE. Comment pouvez-vous me demander dans ces conditions une analyse scientifique ? Je vous prierai de ne pas sourire. Votre désinvolture n’a d’égale que votre négligence.
FRANCIS. Je vous trouve un peu rapide.
MAUDE. Bien j’accepte la critique. Dessinez-moi un jambage !
FRANCIS. Comment ?
MAUDE. (Lui donnant un stabilo). En coinçant ceci entre votre pouce et votre index !
Il écrit "n".
Bien ... Oueh ... Intéressant ! Pourrai-je savoir où vous situez ce jambage lorsque vous écrivez la lettre "m" ?
FRANCIS. Pardon ?
MAUDE. Première, deuxième ou troisième place ?
FRANCIS. (Au hasard). Première !
MAUDE. Bien ! Maintenant, dessinez-moi les deux autres !
Il s’exécute. Elle s’interrompt et se tourne vers Nora.
Je suis pleinement et particulièrement désolée de travailler devant vous alors que vous abandonnez Keféton.
NORA. Faut pas !
MAUDE. Je tenais à ce que vous le sachiez.
Elle reprend son travail. Ferdinand a écrit "nn" .
Ils sont plus petits. En fait plus exactement, (montrant le premier) celui-là est le plus grand. Ce dont je me doutais.
FRANCIS. (Ironique). C’est grave docteur ?
MAUDE. (Montre le troisième). Celui-ci représente le monde extérieur. Par exemple, l’entreprise. Au milieu, vous avez le "toi" : vos amis, votre famille. Le premier, c’est l’ego, le moi ! Voyez vous-même celui que vous privilégiez !
NORA. (Ironique vers Francis). Narcisse !
MAUDE. Votre but dans la vie est de dominer, d’asservir, d’écraser ... Désolée de vous avoir découvert. A moins que vous ne vouliez le poste de directeur, je ne vois pas ce que vous pourriez faire dans cette entreprise.
FRANCIS. Finalement, c’est positif !
SCÈNE 7
STALINETTE. (Entrant suivie d’Albert). Que faites-vous ici ? Vous complotez ?
MAUDE. (Mal à l'aise). Monsieur voudrait grimper mais hélas ...
ALBERT. (Levant le doigt). Ne grimpe pas qui veut.
FRANCIS. C’était un prétexte. J’étais venu signifier à Nora sa nouvelle promotion.
MAUDE. (Soucieuse de détourner les soupçons). Barbara, je crois qu’il faut le licencier.
STALINETTE. Vous avez raison, je suis fatiguée et n’ai pas de patience aujourd’hui, désolée ! Albert, vous notifierez à Monsieur son licenciement. Maude, vous veillerez à l’engagement d’un nouveau gardien.
FRANCIS. Impossible !
ALBERT. (Souriant, sarcastique). Pour moi, il n’y a pas de licenciement impossible.
FRANCIS. Dans ce cas, veillez à bien orthographier mon nom, Francis de Pinanticour.
MAUDE. (Réagissant au quart de tour). Vous nous avez fait une surprise !
STALINETTE. Amusant ! (A Nora). Vous le saviez !
NORA. Je vous jure que non !
STALINETTE. (A Nora). Vous ne me ferez jamais croire que vous ne le saviez pas ! Bien joué. (Vers Francis). Monsieur le fils à papa, j’espère que vous vous êtes bien amusé ! C’est facile lorsque l’on est né dans le velours, hein ! Vous avez déjà été virée parce qu’un imbécile ne vous trouvait pas à son goût ? Non ! Moi oui ! Et ça vous change quelqu’un. (A Nora). Vous avez gagné ma petite, mais vous deviendrez comme moi. Ce sera votre punition.
FRANCIS. Cher Albert, puisqu’aucun licenciement ne vous est impossible, vous vous occuperez de celui de ces dames et en disposerez à votre guise.
MAUDE. (Désespéré). Albert !
ALBERT. (Professionnel). Maude, préférez-vous que nous allions dans mon bureau ou dans le vôtre ?
Ils sortent.
STALINETTE. (Sortant). Sylvie avait raison, on se sent plus libre.
SCÈNE 8
NORA. Tu ne crains pas de devenir aussi salaud qu’eux ?
FRANCIS. Non, je serai juste. Il sera licencié en suivant les conseils qu’il me donnera. Et ne me dis pas que ça ne te plaît pas !
NORA. On reprend Sylvie ?
FRANCIS. On doit bien ça au pauvre Ferdinand !
NORA. Au fait, pour la petite promotion, la place de Stalinette ne m’intéresse pas !
FRANCIS. Le département est supprimé. La direction générale, ça ne t’intéresse pas non plus ?
NORA. Je n’y connais rien.
FRANCIS. On sera deux ! Et puis on pourra toujours demander son avis au Président. Mon père m’a fait promettre de ne pas y toucher jusqu’à sa retraite. Ils ont dû en faire ces deux là !
NORA. Quel culot ! Chaque fois que nous avons mangé ensemble, tu m’as toujours laissée payer le restaurant !
FRANCIS. (Lui rappelant ses propres paroles). T’adores entretenir !
EPILOGUE
Nora est installée dans le bureau de Ferdinand.
NORA. Sylvie, pas de merci entre nous. C’est tout à fait normal. (Un temps). Te culpabilise pas, je ne faisais rien pour que tu m’aimes. Au fait, je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais Ferdinand est très malheureux. A mon avis, tu devrais le reprendre. (Un temps). Parce qu’il t’aime. Je n’ai pas dit qu’il était courageux, j’ai dit qu’il t’aimait. (Un temps). J’ai toujours l’intention d'en faire mon secrétaire. (Un temps). Qu’est-ce qu’on parie ? Une bouffe ?
Ferdinand rentre. Nora arrête de parler au téléphone.
Vous pourriez frapper avant d’entrer !
FERDINAND. Je t’en prie pas à moi !
NORA. Primo, notre actionnaire connaît tout de notre combine. Secondo, je crois vous avoir déjà notifié que je ne supportais pas le chantage. Je vous invite donc à sortir, frapper et attendre mon invitation à entrer.
Il sort, frappe. Nora parle à Sylvie au téléphone.
T’as entendu ! C’est comme ça que tu dois le prendre ton Tarzan. Je te laisse. A bientôt !
Elle raccroche .
Entrez ! (Faisant allusion au fait qu'il frappait). Inutile de torturer ma porte, je ne suis pas sourde. J’étais seulement occupée au téléphone.
FERDINAND. (Tendre). J’étais venu te remercier d’avoir repris Sylvie ! (Triste). Si ton Don Juan s'était découvert plus tôt, je n'aurais pas perdu l'amour de ma vie. Enfin, c'est tout de même sympa de l'avoir réengagée.
NORA. (Très professionnelle). Comme vous le savez, je licencie toutes les personnes coupables d’avoir fait un faux témoignage. Ca crée de la place.
FERDINAND. Bonjour les prud’hommes !
NORA. Le faux témoignage étant gravement puni par la loi, il m’étonnerait que nous devions nous retrouver devant les tribunaux.
FERDINAND. T’apprends vite !
NORA. Je les remplace par leurs victimes et puis par des gens qui n’ayant jamais travaillé, n’ont pas pris de telles habitudes. Au fait, je cherche un secrétaire. Le poste vous tente ! Ca vous permettrait de réintégrer votre bureau, je vous ai installé une petite table.
FERDINAND. (Choqué). Moi secrétaire !
NORA. Éventuellement, je vous ferai suivre un stage !
FERDINAND. Avec mes diplômes !
NORA. C’est grâce à eux que je vous engage. L’orthographe, de nos jours, ça ne s’apprend plus que dans les grandes écoles. C’est bien connu !
FERDINAND. Quel culot !
NORA. Pardon ?
FERDINAND. Je n’ai aucune envie de te servir de secrétaire !
NORA. (D'un ton menaçant). Dommage !
Elle sort une lettre.
Regardez ça !
FERDINAND. (Lisant) Quelle est la salope qui a pu écrire ça ?
NORA. Rassurez-vous, Francis m’a dit de virer tous les faux-témoins !
FERDINAND. Pour certains, ce n’est pas juste. Mais celle-là le mérite ! (Un temps. Inquiet). Ce n’est pas Sylvie ?
NORA. Vous avez une haute opinion de l'amour de votre vie.
FERDINAND. Je craignais que tu ne me fasses chanter.
NORA. (Amusée). Comme si c’était mon genre. (Un temps. La signature est au dos !
FERDINAND. (Lisant). C’est un faux !
NORA. Non !
FERDINAND. Mon père n’a pas pu écrire ça !
NORA. Si !
FERDINAND. En tant que Président, il n’avait pas le droit de témoigner !
NORA. C’est un modèle de témoignage offert au personnel. Une sorte de circulaire ! Stalinette était à bonne école !
FERDINAND. Vous dirigez conjointement, tu ne peux pas le virer !
NORA. Moi non !
FERDINAND. Tu ne vas pas utiliser tes relations intimes pour virer mon père ?
NORA. Si !
FERDINAND. Mais je t’ai aidée ! Si tu es là, c’est grâce à moi !
NORA. J’ai servi de cobaye dans une expérience, je ne vous dois rien.
FERDINAND. Tu ne peux pas le virer !
NORA. Pourquoi ?
FERDINAND. Parce que c’est mon père !
NORA. (Lassée à l'avance par l'énumération). Votre père, vous, votre copine, sans compter une dizaine de bâtards. On va finir par nous soupçonner de vouloir monter un élevage clandestin.
FERDINAND. (Perplexe). Je ne te suis pas.
NORA. Je ne voudrais pas créer de problèmes. Mais votre cher papa a utilisé Keféton comme une sorte de caisse destinée à le déculpabiliser et à payer des pensions alimentaires.
FERDINAND. Si c’est vrai, je trouve que cette politique l’honore.
NORA. Typiquement masculin ! Il faudra tout de même que j’aie une petite discussion avec Sylvie, vous concernant. Solidarité féminine oblige.
FERDINAND. Sérieusement Nora, je ne crois pas que mon père survivrait à un licenciement.
NORA. Il s’est posé la question pour les autres ?
FERDINAND. Je te (Renonçant à la tutoyer) je vous le demande à genoux.
Il reste debout.
NORA. J’attends !
Il s'agenouille. Nora est perplexe.
Vous n’en avez pas fait autant pour Sylvie !
FERDINAND. (Sincère). Tu ne peux pas savoir comme je le regrette.
NORA. Vous pourrez témoigner que je ne suis pas sado. Je vous invite à vous relever. Votre vouvoiement suffira à mon bonheur. (Comme si de rien n'était). Au fait, j’ai une lettre à taper.
FERDINAND. Une lettre ?
NORA. Installez-vous à la table de mon secrétaire ! Elle est vacante. Le sens du devoir filial peut parfois réclamer des sacrifices surprenants. On ne vous a pas appris ça à science Pô ?
FERDINAND. Tu ... Vous n’allez pas exiger ça ?
NORA. Si ! Et vous m'appellerez Madame.
FERDINAND. Vous ne pouvez pas ?
NORA. Si !
FERDINAND. Ca va durer combien de temps ?
NORA. Jusqu’à la retraite de votre papa !
FERDINAND. (Catastrophé). 7 ans.
NORA. A l’Elysée, il paraît que ça passe beaucoup plus vite qu’on ne croit. En attendant la relève, Ferdinand, voulez-vous bien aller me chercher une tasse de café ?
Il veut lui en servir. Nora prend une voix suave.
Non, à la cafétéria. Elle est remise à neuf et le café y est plus doux.
Il sort, elle prend le téléphone
Allô Sylvie ? Mon secrétaire a fait science Pô et toi, tu me dois une bouffe.
NOIR